Ce blogue a d'abord été celui d'une lecture de Lacan : le Séminaire I, séance après séance, et le rapport de Rome. Il s'ouvre maintenant à un second parcours, de même régime et de même patience. Nous entreprenons une traversée de l'œuvre de Freud — quatre-vingt-dix séances hebdomadaires, six semestres de quinze séances répartis sur trois ans, calés sur le calendrier universitaire. Le nom de la clinique y engageait depuis le début : on ne se tient pas entre Freud et Lacan en ne lisant que l'un des deux. La place faite ici à Freud sera désormais à peu près égale à celle qui revient à Lacan.

Le principe est simple et contraignant : lire dans l'ordre, et lire chaque texte à sa date. L'œuvre se découpe en portions tenables — un texte, parfois un fragment de texte —, sur le modèle du séminaire de lecture chronologique dont Jean-Michel Quinodoz a tiré son Lire Freud. Nous nous en écartons pourtant dès le premier pas.

Pourquoi commencer avant 1895

Quinodoz ouvre son parcours sur les Études sur l'hystérie ; sa première partie s'intitule « Découverte de la psychanalyse (1895-1910) ». Le choix se défend, puisque c'est bien là que la psychanalyse commence. Nous commençons quatre ans plus tôt, avec un livre de neurologie, parce qu'une décision s'y prend qui engage tout le reste.

Ce livre est le premier de Freud : Zur Auffassung der Aphasien. Eine kritische Studie, paru chez Franz Deuticke, à Leipzig et à Vienne, en 1891 — cent sept pages, dédiées à Josef Breuer. Il n'eut aucun succès. Sur un tirage de huit cent cinquante exemplaires, cent quarante-deux se vendirent la première année et cent quinze dans les neuf suivantes ; le reste fut mis au pilon. Freud, lui, y tenait : il rangeait cette étude parmi les choses vraiment bonnes qu'il avait faites, tout en se plaignant que personne n'y prît garde.

Ce que Freud refuse en 1891

Le modèle que Freud attaque n'a rien d'une curiosité d'archive. C'est encore lui que présentent les manuels d'introduction à la neuropsychologie et à la médecine, et peu d'exemples font aussi bien saisir, en quelques minutes, ce que veut dire localiser une fonction : une aire antérieure pour produire la parole, une aire postérieure pour la comprendre, un faisceau entre les deux, et deux grandes aphasies qui s'en déduisent. Sa version scolaire doit d'ailleurs autant à Norman Geschwind, qui l'a remise en circulation dans les années 1960, qu'à Wernicke lui-même ; et des chercheurs en neurobiologie du langage en réclament aujourd'hui l'abandon, jugeant qu'il repose sur une anatomie périmée et sur une conception trop modulaire. L'objection de Freud, en 1891, portait déjà sur la charpente.

Il se laisse résumer vite. Broca en 1861, Wernicke en 1874, Lichtheim en 1884 : des centres corticaux abritent les images — images sonores des mots ici, impressions kinesthésiques de la parole là —, des faisceaux les relient, et chaque trouble du langage se déduit de la destruction d'un centre ou de l'interruption d'une voie. Le schéma de Lichtheim en tirait sept formes d'aphasie, dont certaines n'avaient jamais été observées.

L'objection de Freud est d'abord clinique : les tableaux réels ne se rangent pas dans les cases, les fonctions y sont diversement affaiblies plutôt que l'une abolie et l'autre intacte, et la facilité avec laquelle on explique un cas récalcitrant en combinant deux lésions ouvre la porte à l'arbitraire. Mais l'objection de fond est d'un autre ordre. Localiser dans une cellule nerveuse une image de mot, c'est confondre le psychique et le physique. Une représentation n'est pas un objet rangé quelque part ; c'est un processus, qui peut se reproduire, et qui ne se laisse pas assigner à une adresse.

De là un déplacement de vocabulaire dont Freud fera un usage durable. Meynert concevait le cortex comme une projection du corps, point par point, à la manière d'une rétine. Freud oppose que les fibres se réduisent en nombre à chaque relais de substance grise et changent de valeur fonctionnelle à chaque noyau traversé : ce qui parvient au cortex n'est plus une copie topographique, mais une représentation. Il en donne une image que l'on n'oublie pas : la périphérie du corps est contenue dans le cortex comme l'alphabet est contenu dans un poème — dans un tout autre agencement, au service d'autres fins, certains éléments repris plusieurs fois, d'autres absents.

Ce que devient alors la région du langage suit de là. Elle n'est plus une constellation de centres séparés par des zones vides, mais une aire corticale continue, dont les prétendus centres ne sont que les pierres d'angle — significatifs pour l'anatomie pathologique, non pour la psychologie.

Un appareil de langage

Reste à dire ce qu'est un mot. Freud le décrit comme un complexe : image sonore, image visuelle de la lettre, image motrice de l'articulation, image motrice de l'écriture. Ce complexe-là est fermé : il ne s'augmente plus. La représentation d'objet, elle, est un complexe ouvert, qui n'achève jamais de s'enrichir d'associations visuelles, tactiles, sonores. Et les deux complexes ne se touchent qu'en un point : l'image sonore du côté du mot, l'image visuelle du côté de l'objet. Un mot ne signifie donc pas parce qu'il contiendrait son sens, mais parce qu'il tient, par une seule attache, à une série qui reste ouverte. Freud aura besoin, chemin faisant, d'un nom pour le trouble de la reconnaissance de l'objet lui-même : il forge agnosie, le seul mot du livre qui ait survécu à l'oubli du livre.

On mesure mal aujourd'hui ce que cette séparation du mot et de la chose a de précoce. Ferdinand de Saussure est nommé à Genève en octobre 1891, l'année même où paraît le livre de Freud ; il ne donnera ses trois cours de linguistique générale qu'entre 1906 et 1911, et le Cours de linguistique générale ne sera publié qu'en 1916, trois ans après sa mort, à partir des notes de ses étudiants. Le couple du signifiant et du signifié n'existe pas encore, et Freud n'en dispose d'aucune manière. Il lui faut pourtant, pour rendre compte de ses cas, disjoindre l'ordre du mot et l'ordre de la chose, et ne les faire tenir ensemble que par une seule attache.

La linguistique dont il dispose est celle de son temps, historique et comparée — et il s'en sert. C'est à Berthold Delbrück, professeur de sanscrit et de grammaire comparée à Iéna, auteur en 1886 d'une étude sur l'aphasie amnésique, que Freud emprunte le classement des substitutions paraphasiques. Tantôt un mot en remplace un autre par la proximité du sens ou par l'habitude de l'association, Potsdam pour Berlin ; tantôt par la seule ressemblance sonore, Butter pour Mutter. Freud enregistre les deux voies sans en faire un couple opposé. Le fait mérite d'être relevé : dès 1891, la description d'un trouble neurologique se règle sur des distinctions empruntées à la science du langage. On présente volontiers la rencontre de la psychanalyse et de la linguistique comme une importation tardive ; le livre de 1891 invite à nuancer, puisque la question du rapport du mot à la chose s'y pose déjà, et pour des raisons cliniques.

Deux dettes traversent l'ouvrage, toutes deux envers John Hughlings Jackson. La première est une règle de méthode : la loi de concomitance, qui veut que le psychique accompagne le physique sans se traduire en lui, et qui interdit de faire passer l'un pour l'autre. La seconde est un principe génétique. Freud pose que les troubles du langage sont des cas de retour fonctionnel en arrière, de dis-involution d'un appareil hautement organisé : ce qui a été acquis en dernier, et relève du niveau le plus élevé, cède le premier ; ce qui est plus ancien et plus simple se conserve. Le mot allemand est ici Rückbildung, et la précision compte : Regression n'apparaîtra qu'avec L'interprétation du rêve.

Discutant la paraphasie — l'emploi d'un mot pour un autre —, Freud remarque qu'elle ne diffère en rien des mots déformés ou mal employés que le sujet sain se surprend à produire dans la fatigue, l'attention divisée ou sous l'effet d'un affect ; il ajoute, avec une pointe d'humour, que la chose arrive volontiers aux conférenciers, au grand embarras de leur auditoire. Dix ans avant la Psychopathologie de la vie quotidienne, la frontière entre le symptôme et le fonctionnement ordinaire est déjà déclarée poreuse.

Ce que nous en retenons

Trois choses, pour ouvrir le parcours. D'abord que l'appareil psychique a un aîné, et que cet aîné est un appareil de langage : la matrice conceptuelle du chapitre VII de L'interprétation du rêve est déjà en place, neuf ans plus tôt, dans un livre sur les troubles de la parole. Ensuite que la prudence de Freud à l'égard de la localisation n'est pas une modestie de circonstance mais une règle de travail — celle-là même qui lui permettra, plus tard, de décrire des processus sans avoir à leur assigner un lieu. Enfin que Freud lui-même est revenu à ces pages : les éditeurs allemands ont joint l'analyse de 1891 en appendice à « L'inconscient » de 1915, où la distinction de la représentation de mot et de la représentation de chose porte, cette fois, la définition même de l'inconscient.

Reste la question qui nous occupe ici. En quoi cette lecture éclaire-t-elle Lacan ? Non pas en lui fournissant des ancêtres. On l'a dit, le mot y demeure ce que l'associationnisme du temps permettait d'en faire : un complexe d'images. Mais on y voit Freud, avant toute psychanalyse, séparer le mot de la chose qu'il nomme, refuser que le psychique se laisse cartographier, et traiter le langage comme un appareil plutôt que comme un magasin. Lire Freud à sa date, c'est se donner de quoi mesurer ensuite ce que Lacan lui reprend, ce qu'il en déplace, et ce qu'il laisse. Cette mesure demeure hors d'atteinte tant qu'on ne connaît de Freud que la version qu'en donnent ses lecteurs.

La suite viendra dans l'ordre, séance après séance, et se déposera ici.

Note sur les éditions

Le texte allemand de 1891 est dans le domaine public et accessible en ligne. En français, on dispose de deux traductions : Contribution à la conception des aphasies. Une étude critique, traduction de Claude Van Reeth, préface de Roland Kuhn (PUF, 1983), et Pour concevoir les aphasies. Une étude critique, traduit, présenté et annoté par Fernand Cambon (EPEL, 2010), qui reprend l'appareil de l'édition critique allemande du centenaire — avertissement éditorial de Paul Vogel, postface de Wolfgang Leuschner. En anglais, On Aphasia, dans la traduction d'Erwin Stengel (1953), dont l'introduction reste précieuse ; c'est d'elle que proviennent les chiffres de vente cités plus haut, qu'elle tient d'Ernest Jones.