Introduction
L’avant-dernier texte technique de Freud, Konstruktionen in der Analyse (1937), pose une question qui demeurera, après lui, au cœur de toute pensée de la cure : qu’est-ce qui assure la vérité d’une construction analytique, lorsqu’elle ne peut prétendre à la confirmation directe d’un souvenir retrouvé ? Près de dix-sept ans plus tard, dans les séances de janvier 1954 du Séminaire I — Les écrits techniques de Freud, Lacan reprendra cette interrogation sur un autre versant : celui de l’histoire du sujet, non plus comme matériau à exhumer, mais comme structure qui advient dans le mouvement même de la parole analytique. Entre les deux textes, il ne s’agit pas seulement d’un déplacement de vocabulaire, mais d’une véritable refonte épistémologique de ce que recouvre, en analyse, le mot d’« histoire ».
I. Freud 1937 : l’acte de construction et son critère de vérité
L’article de Freud (synthétisé en encart) pose les termes que la lecture lacanienne reprendra en janvier 1954. Trois d’entre eux portent l’essentiel.
Pour penser la validité de la Konstruktion, Freud se tourne vers une image — la fameuse analogie archéologique — et vers un critère — celui des confirmations indirectes. C’est dans le partage entre ces deux dispositifs que se jouera la suite. L’image archéologique dessine un modèle, celui de l’exhumation d’un déjà-là, que Lacan va déplacer ; le critère des effets ultérieurs (afflux d’associations, souvenirs latéraux, modification des symptômes), lui, sera mis à l’épreuve à propos d’un cas rapporté par Annie Reich, où la « confirmation » par la réaction du patient se révèle pouvoir attester aussi bien d’une recoupe imaginaire que d’une vérité touchée.
À cela s’ajoute la formule sur laquelle Freud clôt l’article : même le délire renferme un noyau de vérité historique. Elle ouvre la question décisive — celle de la nature de cette vérité — que les leçons de janvier 1954 déploieront, d’autant plus précisément qu’une autre date freudienne viendra y peser : celle de 1897.
II. Lacan, janvier 1954 : l’histoire comme historisation
Lorsque Lacan aborde, dans les leçons de janvier 1954 du Séminaire I, la question de l’histoire du sujet en analyse, c’est sur un fond théorique déjà constitué par le « Discours de Rome » de 1953 (Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse). Ce qu’il met en place ne récuse pas Freud — il le commente —, mais en déplace décisivement l’axe : la « construction » dont parlait Freud cesse d’être pensée sur le modèle de l’archéologie pour devenir un acte qui se joue dans la dimension de la parole.
La thèse forte que Lacan propose, en reprenant et en infléchissant Freud, peut s’énoncer ainsi : l’histoire du sujet n’est pas le passé tel qu’il a été vécu, mais le passé tel qu’il est historisé dans la parole adressée à l’analyste. Ce qui apparaît dans la cure n’est pas un dépôt enfoui que l’on viendrait dégager, mais une trame qui se constitue dans le mouvement même de l’énonciation. L’histoire n’est pas chronique d’événements ; elle est leur réordonnancement dans une parole où ils trouvent à se dire autrement.
Cette position implique une distinction que Lacan ne cessera de retravailler — celle entre la réminiscence, au sens platonicien d’un savoir déjà-là à recouvrer, et la remémoration freudienne, où le travail de la parole fait advenir ce qu’il dit dans le geste même de le dire. La cure ne consiste pas à retrouver tous les souvenirs, mais à reconfigurer les contingences passées du sujet dans une trame de parole où elles trouvent enfin leur place.
D’où le geste qui structure ces leçons : ce que l’analyse enseigne au sujet, c’est ce qu’on appelle son histoire — étant entendu que cette histoire n’a pas de pleine réalité avant ce travail, qu’elle advient dans la parole. Le passé, en ce sens, n’est pas figé : il s’offre à une réécriture permanente par la parole, dont le concept freudien de Nachträglichkeit — l’après-coup — avait déjà fourni le ressort sans en thématiser tous les enjeux.
Cette distinction entre passé et histoire trouve sa formulation la plus nette lors de la séance du 27 janvier 1954. Lacan y oppose le passé — l’événement comme fait survenu — et l’histoire — ce qui se construit comme telle dans la parole du sujet. Il s’appuie sur une observation clinique sans laquelle la portée du déplacement ne s’apprécie pas : « puisqu’il apparaît selon toute évidence clinique que la face fantasmatique du trauma est infiniment plus importante, et que dès lors l’événement passe au second plan dans l’ordre des références subjectives ». Si le trauma n’opère pas par son existence factuelle mais par sa face fantasmatique — c’est-à-dire par la manière dont il a été repris, élaboré, reconstruit dans l’économie subjective —, alors l’histoire du sujet ne saurait se confondre avec un fil d’événements à exhumer ; elle est cette trame où le fantasme noue l’événement et où le sujet se reconnaît.
Cette observation lacanienne, et c’est un point décisif, ne constitue pas une nouveauté radicale mais le prolongement d’une reconnaissance qui traverse l’œuvre freudienne dès 1897. C’est en effet à l’occasion de l’abandon de la neurotica — moment où, dans la lettre à Fliess du 21 septembre, Freud renonce à voir dans les récits de ses hystériques la trace fidèle de séductions paternelles réelles — que s’établit pour la psychanalyse le primat du fantasme dans la réalité psychique. Freud n’a jamais reculé sur cette ligne, et Konstruktionen in der Analyse ne la contredit pas : la « vérité historique » qu’il y évoque n’est pas réductible à un fait passé survenu, elle inclut la trame fantasmatique qui se noue à l’événement et lui confère sa portée subjective.
III. De la construction comme exhumation à la construction comme historisation
Entre Freud 1937 et Lacan 1954, ce qui se déplace, c’est moins le geste technique que la conception même de ce que ce geste opère. Freud, dans Konstruktionen in der Analyse, maintient une forme d’opération où la construction restitue au sujet quelque chose de son histoire psychique — fragment d’expérience, scène fantasmatique, structure inconsciente — qui a sa réalité préalable dans l’économie de la psyché. La construction est juste si ce qu’elle propose s’avère correspondre à ce qui était inscrit dans cette économie, et c’est précisément ce que doivent attester les « confirmations indirectes » dont Freud fait l’index : le souvenir latéral qui surgit, l’association qui s’enchaîne, le symptôme qui s’infléchit, témoignent qu’on a touché juste, c’est-à-dire qu’on a dégagé quelque chose qui était là sans être accessible. Le modèle reste celui de l’exhumation — d’un déjà-là psychique à reconduire à la conscience.
Lacan, sans contester cette dimension, en déplace l’épure. La vérité d’une construction ne se mesure plus en premier lieu à sa correspondance — fût-ce à du fantasme inscrit — mais à sa capacité à réordonner le discours du sujet, à lui rendre lisible ce qui jusque-là insistait sans s’articuler. Ce qui fait la vérité d’une construction, c’est qu’elle inaugure pour le sujet une nouvelle position dans la parole, qu’elle le déplace dans sa façon même de se dire. La mesure n’est plus l’exhumation d’un déjà-là, mais l’historisation qu’elle rend possible : ce moment où le sujet, à partir de la parole de l’analyste, peut reprendre dans son propre dire ce qui le constituait jusque-là à son insu.
Ce déplacement ne fait pas pour autant de la construction un acte arbitraire. Précisément parce qu’elle s’inscrit dans la parole, elle est régie par sa logique propre — par la trame du discours déjà tenu par le sujet, par les lois mêmes de la parole. La construction lacanienne n’est pas suggestion : la suggestion opère sur le plan imaginaire (capture par le sens, identification au désir de l’analyste), tandis que la construction, telle qu’elle se laisse repenser à partir de janvier 1954, opère dans la dimension de la parole. Elle ne dit pas au sujet ce qu’il doit penser ; elle ouvre la place où ce qui ne pouvait se dire de lui peut enfin se dire.
IV. La critique d’Annie Reich (27 janvier 1954) : la confirmation imaginaire à l’épreuve
Ce déplacement trouve sa pierre de touche clinique dans le passage de la séance du 27 janvier 1954 où Lacan discute On Countertransference (1951) d’Annie Reich. Le mouvement de la critique y est exemplaire : il ne s’agit pas pour Lacan de récuser que l’interprétation rapportée ait, sur un plan ou un autre, quelque pertinence ; il s’agit de montrer que la manière dont l’analyste conclut à sa justesse manque précisément la dimension où cette justesse devrait se jouer.
Reich rapporte le cas d’un analyste dont l’intervention ne porte pas sur un passé à reconstruire mais sur ce qui se joue dans la séance même — l’état présent du patient, pris dans un embrouillement, un brouillard. C’est l’orientation de l’ici-maintenant (hic et nunc). À la suite de cette intervention, l’analyste observe un changement net : son patient sort du brouillard, son style se modifie, son humeur s’allège. Il en conclut que son intervention était juste. Le raisonnement reprend, dans son cœur logique, le critère freudien des confirmations indirectes : faute de confirmation directe, c’est la réaction du sujet qui doit attester la justesse de ce que l’analyste a énoncé. Reich, en rapportant ce cas comme exemple, semble se tenir dans la rigueur de ce critère.
C’est précisément ici que Lacan opère un déplacement décisif. Que le patient sorte du brouillard à la suite de l’intervention « ne prouve absolument pas que l’intervention ait été efficace, au sens à proprement parler thérapeutique, structurant, du mot, à savoir que dans l’analyse elle eût été vraie ». Ce qu’elle a fait, c’est ramener le sujet « au sens de l’unité de son moi » : pris dans la confusion, il en ressort en se redisant que « tout est loup au loup, nous sommes dans la vie » — autrement dit, en se réinstallant dans la cohérence imaginaire qui faisait défaut. La supposée confirmation atteste donc la reconstitution du moi, non l’inconscient touché. Le bénéfice subjectif, qui peut être bien réel, opère sur un registre opposé à celui où la cure cherche à frayer son chemin.
Cette critique ne se laisse pas isoler du débat plus large qui traverse les séances de janvier 1954 sur la nature de la résistance et sur le sens technique du « travail des résistances » — débat dans lequel s’inscrivent les contributions de Mannoni et d’Anzieu au séminaire, et que Lacan reprend lors de la séance du 3 février. Lacan y met en cause une conception trop rigide, trop étroite, de l’analyse de la résistance : celle qui voit dans la résistance un obstacle du moi à lever par l’interprétation, et qui prend la levée apparente de cet obstacle — associations qui affluent, défense qui semble céder, humeur qui s’allège — pour l’index que l’interprétation a porté juste. C’est très exactement cette conception qu’illustre le cas rapporté par Reich, et l’orientation centrée sur l’ici-maintenant qui la déploie n’est rien d’autre que cette « analyse des résistances ». Lacan en pousse alors la critique d’un cran : plus le discours du patient se vide, écrit-il, plus l’analyste se trouve « amené à se rattraper à lui, c’est-à-dire à faire ce qu’on fait tout le temps dans cette fameuse “analyse des résistances” » — c’est-à-dire à chercher un au-delà du discours du sujet. Or cet au-delà « n’est nulle part », « n’est pas là » ; il est « fait de mes projections à moi au même niveau où le sujet est réalisé ». La pratique de l’analyse des résistances se révèle ainsi structurée par la projection de l’analyste : ce qu’il croit débusquer dans la parole du patient n’est rien d’autre que ce qu’il y dépose à son insu, à hauteur du registre imaginaire où le moi tient sa cohérence. À cela Lacan oppose une tout autre situation de la résistance : elle n’est pas un phénomène du moi à neutraliser, elle est une dimension du discours — elle n’est pas obstacle à la parole, elle est un moment du mouvement même de la parole. La confondre avec une raideur du patient, et croire l’avoir résolue parce que celui-ci s’est détendu et associe, c’est manquer le lieu même où l’analyse opère.
À ce dispositif s’ajoute, du côté du moi de l’analyste, un bouclage narcissique. Il tire de la réaction du patient la preuve qu’il est bon analyste, et c’est son moi à lui — autant que celui du patient — qui se trouve confirmé. La conclusion de l’analyste cité par Reich — « mon interprétation était juste » — est ainsi retournée par Lacan : elle est moins l’énoncé d’une vérité acquise que le symptôme d’une méconnaissance redoublée — méconnaissance du registre où opère la cure, et méconnaissance de la place que l’analyste y occupe.
Ce que Lacan met ici en évidence, c’est précisément ce que Freud, en 1937, ne pouvait pas encore formuler dans ces termes. La mise en garde freudienne contre le « oui » de complaisance trouve son fondement structural dans la distinction des registres : le critère de vérité ne peut être aucune réponse du patient prise pour elle-même, parce que la réponse est par principe susceptible de relever de l’imaginaire. Il ne peut être que ce qui déplace le sujet dans sa façon même de se dire — modification qui se reconnaît à ce qu’elle excède l’attente et surprend parfois l’analyste lui-même.
C’est en ce point que la construction freudienne, telle que la relit Lacan, cesse définitivement d’être pensable sur le mode archéologique. Elle n’est ni découverte d’un objet enfoui, ni reconnaissance d’une copie, mais opération qui n’a de vérité qu’à la condition de produire un effet dans la parole même du sujet. Toute autre forme de « confirmation » — y compris la plus apparemment freudienne, celle qui se réclame des associations subséquentes — risque d’être un piège dans lequel l’analyste se prend lui-même, et qui resserre la cure sur le couple imaginaire des deux moi.
V. Enjeux cliniques
Plusieurs conséquences se dégagent de cette articulation pour la pratique.
D’abord, la construction analytique ne se mesure pas à son adéquation factuelle, mais à ses effets dans l’économie de la parole du sujet : ce qui s’ouvre, ce qui se restructure, ce qui devient enfin pensable. Le critère freudien des « confirmations indirectes » trouve ici son fondement théorique : ce n’est pas que la construction soit vraie parce que le matériau ultérieur la confirme ; c’est que la construction fait vérité en réorganisant le champ même où ce matériau peut advenir.
Ensuite, la temporalité de la cure cesse d’être linéaire. L’après-coup n’est pas un effet secondaire : c’est la temporalité même de la subjectivation. Le sujet ne se constitue pas en remontant à une origine fixe ; il se constitue en réécrivant continuellement son origine depuis le présent de la parole.
Enfin, la place de l’analyste se redessine. Là où l’analogie archéologique en faisait celui qui exhume un passé enfoui, il occupe désormais le lieu du tiers à qui le sujet adresse sa parole — lieu où l’histoire peut advenir. Sans détenir sur elle un savoir préalable, il rend possible un dire dont les effets de vérité ne lui appartiennent pas.
Conclusion
Les séances de janvier 1954 ne constituent pas une réfutation de Freud 1937 : elles en explicitent la portée la plus radicale. Lorsque Freud évoque le « noyau de vérité historique » du délire, lorsqu’il subordonne la construction à ce qui en advient dans la suite du travail analytique, il ouvre déjà — sans en thématiser entièrement les enjeux — la dimension où Lacan situera l’histoire du sujet : celle d’une vérité qui ne préexiste pas à son articulation dans la parole. Lire ces deux moments ensemble, c’est apercevoir comment la psychanalyse, à travers ses propres tâtonnements théoriques, a peu à peu désengagé son concept d’histoire du modèle naturaliste pour le restituer à sa dimension proprement parlante : l’histoire d’un sujet n’est pas ce qu’il a vécu, c’est ce qu’il est en train, dans la cure, de pouvoir enfin dire.
