Le billet précédent accompagnait Lacan dans le commentaire que Jean Hyppolite donne, le 10 février 1954, du texte de Freud sur la Verneinung. Une grammaire s'y était dégagée : pour qu'un sujet puisse dire « non », il faut d'abord qu'il y ait eu une Bejahung primordiale, une affirmation symbolique première ; et là où cette Bejahung n'a pas eu lieu, ce n'est pas du refoulement qui s'installe mais quelque chose de plus radical, une expulsion hors du symbolique — Ausstossung — qui laisse subsister du réel à l'état pur. Une semaine plus tard, le 17 février, Lacan met cette grammaire à l'épreuve. Et il le fait d'une manière qui surprend : en présentant un cas clinique à travers deux analystes — Anna Freud et Melanie Klein — qu'il choisit précisément parce qu'elles se sont historiquement opposées.
Une opposition mise en scène
La séance s'intitule Analyse du discours et analyse du moi. Le titre lui-même est un déplacement : il substitue à l'opposition classique entre analyse du matériel et analyse des résistances une nouvelle ligne de partage, qui sera celle de tout le séminaire. D'un côté, le moi avec ses défenses, son éducation, sa « position médiane, rationnelle, intellectualiste » — Anna Freud. De l'autre, le discours, le symbole, le tiers — vers quoi Klein, sans peut-être en mesurer toute la portée, fait signe. Que Lacan évoque au passage les « rivalités mérovingiennes » de ces deux dames n'est pas anodin : la séance rejoue, en miniature, les Controverses anglaises qui avaient divisé la psychanalyse britannique quelques années plus tôt.
Le piétinement d'Anna Freud dans la cure
Lacan commence par lire un court passage de Le moi et les mécanismes de défense. Anna Freud y rapporte le cas d'une patiente qui se fait analyser pour une « anxiété grave », sur ordre de sa mère. Et que fait Anna Freud ? Elle prend tout de suite la chose, dit Lacan, « sous l'angle de la relation duelle ». Elle s'identifie comme cible de la défense de la patiente, ressent l'agression dans son propre moi, et glisse aussitôt dans ce que Lacan nomme une « rivalité de moi à moi ». L'analyse, à partir de là, « piétine » et reste « parfaitement stérile ».
Ce n'est pas un détail clinique. C'est, pour Lacan, la conséquence rigoureuse de la position théorique d'Anna Freud. Si l'on prend le moi comme « point solide, l'allié de l'analyste dans le grand œuvre analytique », si l'on conçoit la cure comme une éducation préalable du moi par un autre moi — alors on est conduit à tourner dans l'axe imaginaire, sans accéder à ce qui pourrait structurer le sujet au-delà de son moi. Anna Freud incarne avec une rigueur presque exemplaire ce que Lacan veut quitter.
La brutalité de Melanie Klein et le cas Dick
C'est alors que Mlle Gélinier présente, à la demande de Lacan, l'article de Melanie Klein de 1930 : L'importance de la formation du symbole dans la formation de l'ego. Le cas est celui de Dick, un petit garçon de quatre ans dont le tableau clinique est extrême : aucune relation aux objets, aucun affect, aucune réaction à la présence ou à l'absence de la mère ou de la nurse, un vocabulaire qu'il déforme ou refuse, une indifférence absolue à la douleur. Dick n'est pas un névrosé. Il est, dirait-on aujourd'hui, du côté de l'autisme infantile ou des psychoses précoces. Klein le voit. Elle remarque elle-même qu'il diffère radicalement « des grands névrosés qu'elle traite habituellement ».
Et que fait Klein avec Dick ? Quelque chose qui peut surprendre — Lacan ne le cache pas, c'est « presque aussi révoltant pour nous que pour n'importe quel lecteur ». Dès les premières séances, elle nomme. Elle prend un grand train, le met à côté d'un petit, et dit à l'enfant : « le grand train, c'est papa-train ; le petit, c'est Dick-train ; la gare, c'est maman, Dick va dans maman ». Elle « lui fout le symbolisme avec la dernière brutalité », dit Lacan. Elle introduit d'emblée le mythe œdipien auprès d'un sujet qui ne semble pas, à première vue, y être préparé.
Mlle Gélinier, dans son exposé, formule plusieurs réserves sur la théorisation de Klein : son ego serait mal défini, sa notion de symbolisme se réduirait à une « équation » entre corps et objets externes, le passage entre les stades resterait obscur. Lacan accueille ces réserves. Il les valide ponctuellement, et même chaleureusement. Et pourtant, ce n'est pas là qu'il porte l'accent.
« Tout est là » : les effets de l'acte psychanalytique
Car quelque chose se produit chez Dick. Après l'intervention de Klein, l'enfant lâche le train, court dans l'espace sombre entre les deux portes du cabinet, et prononce un mot : « noir ». Puis il demande la nurse. Et la nurse, pour la première fois, est appelée d'une voix qui a un sens. Quelque chose, dit Lacan, vient de basculer : « il est certain qu'à la suite de cette intervention il se produit quelque chose, et tout est là ! »
Tout est là. La formule est brève, presque jetée — et pourtant elle déplace radicalement la manière dont on évalue d'ordinaire une interprétation. On juge habituellement une interprétation à sa justesse : correspond-elle à ce qui se passe dans l'inconscient du sujet ? À ce que la théorie permettrait d'attendre ? À ce que d'autres analystes auraient dit dans la même situation ? Lacan, lui, déplace l'évaluation sur un autre terrain : qu'est-ce que cette interprétation fait ? Que se passe-t-il à la suite d'elle ?
Et ce qui se passe à la suite de l'intervention de Klein est saisissant : un enfant pour qui rien n'était nommé commence à nommer. Un enfant qui ne demandait rien à personne demande. Un enfant qui était comme un meuble dans la pièce, dont le regard était « tout à fait perdu et absent », appelle quelqu'un. Klein « ose lui parler et parler à un être qui littéralement lui a donné toute l'appréhension possible auparavant qu'au sens symbolique du terme c'est un "être qui ne répond pas" ». Et précisément parce qu'elle ose, et parce qu'elle nomme, il commence à répondre.
Que faut-il alors conclure ? Que l'interprétation kleinienne était théoriquement irréprochable ? Lacan ne le dit pas ; on pourrait même soutenir qu'elle plaque sur Dick un contenu œdipien dont on chercherait en vain, dans le matériel disponible, la justification précise. Mais ce que Lacan suggère, c'est que le contenu de l'interprétation pourrait ici être secondaire par rapport à son opération. Klein, en disant « le train, c'est Dick ; la gare, c'est maman », accomplit pour Dick — fût-ce sous une forme contestable — quelque chose de l'ordre d'une Bejahung : une affirmation symbolique première qui n'avait pas eu lieu à l'origine, et qui passe maintenant par la parole de l'analyste. Elle introduit dans le réel pur de Dick la dimension même du symbolisable, du nommable, du tiers.
D'où l'enchaînement avec la séance précédente. Hyppolite avait fourni, le 10 février, la grammaire de l'advenue symbolique du sujet humain : la Bejahung qui rend possible la dénégation, et son envers, l'Ausstossung qui produit du réel. Klein, sans peut-être disposer elle-même de cette grammaire, en fournit le cas-limite : celui où la Bejahung est à instaurer en cours d'analyse, parce qu'elle n'a pas pu se faire au moment où elle aurait dû. Le séminaire avance par tressage : un texte freudien rigoureusement lu (Hyppolite), un texte d'analyste orthodoxe qui montre l'impasse (Anna Freud), un texte d'analyste hérétique qui touche peut-être à l'os sans en mesurer la portée (Klein).
> Note : que devint Dick ?
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> Les archives de Melanie Klein, conservées à la Wellcome Library à Londres, contiennent des notes manuscrites inédites montrant que Klein continua de voir Dick par intermittence, à des moments difficiles de son développement, jusqu'au seuil de l'âge adulte. Ce matériel a été étudié par Maria Rhode et publié en 2020 dans Essential Readings from the Melanie Klein Archives (Routledge). Rhode y décrit un parcours nuancé : des progrès développementaux réels obtenus avec l'aide de l'analyse, mais aussi des difficultés considérables qui persistèrent. L'enfant — que la clinique contemporaine reconnaîtrait comme autiste de type Kanner, ainsi que Frances Tustin et Maria Rhode l'ont établi — n'a pas guéri, mais il a continué de progresser. Quelque chose, donc, s'était bien instauré ce jour-là dans le cabinet — assez pour que Klein elle-même juge utile d'y revenir aux moments difficiles, des années durant. Le « tout est là » de Lacan trouve dans ces archives une confirmation indirecte mais éloquente.
Une lecture qui résonne loin
Cette idée — que l'interprétation peut valoir par son acte même, indépendamment de sa justesse théorique stricte — n'est pas une bizarrerie isolée du séminaire 1. Elle traverse en réalité toute l'œuvre de Lacan, et reparaît avec une force nouvelle dans des séminaires beaucoup plus tardifs, notamment dans le Séminaire 15, L'acte psychanalytique (1967-1968). Lors de la dernière rencontre du Pont freudien, l'analyste qui présentait la séance du 13 mars 1968 le rappelait avec finesse : il arrive que la tâche de l'analyste ne soit que d'interpréter, fût-ce à tort, pour offrir à l'analysant la possibilité d'apparaître et, surtout, pour lui faire toucher les limites du Sujet-supposé-savoir.
On peut alors lire la séance du 17 février 1954 comme un premier énoncé, in nuce, de ce qui se déploiera tout au long du parcours lacanien. En 1954, l'enjeu n'est pas encore celui de la chute du sujet supposé savoir ; il est celui de son instauration nécessaire, dans des cas où le sujet n'a même pas accès à la fiction du savoir. Mais le ressort est déjà là : ce que l'interprétation produit ne se confond pas avec ce qu'elle énonce.
La progression du séminaire
Si l'on prend du recul, la séquence des séances dessine donc un mouvement remarquablement cohérent. La Verneinung a donné la grammaire ; Anna Freud en montre l'envers en négatif ; Klein en fournit, à l'insu peut-être de sa propre théorisation, la mise en œuvre clinique. Et c'est de cet entrelacement que Lacan dégage ce qui constituera son orientation propre : le primat du symbolique dans la cure, qui n'est ni l'éducation du moi ni le décodage des fantasmes, mais l'opération par laquelle un sujet advient, ou ré-advient, à la parole.
Klein, dans cette lecture, n'est pas critiquée. Elle est convoquée comme témoin clinique. Elle aurait fait, sans nécessairement pouvoir le formuler, ce que la Verneinung permet de penser — et que Lacan, lui, s'emploiera à théoriser pour le reste de son enseignement sur la cure psychanalytique.
