Le Séminaire du 27 janvier 1954 — La Résistance, les Défenses, et la Question du Sujet du Discours> « Et Dieu sait que ce désir nous avons appris à nous apercevoir qu’il est au cours de cette recherche comme un singulier furet que nous voyons disparaître et reparaître à travers toute une sorte de jeu de passe-passe… »

Au milieu d’une séance dense, Lacan glisse cette image enfantine — le furet de la comptine, « il court, il court, le furet, le furet du bois joli » — pour dire le mode d’être propre du désir tel que l’analyse le rencontre. Insaisissable autrement que dans son passage. Ne se montrant qu’à condition de se redérober. Passant d’un côté à l’autre sans qu’on sache bien si c’est du conscient ou de l’inconscient qu’il vient à un instant donné. La métaphore est lâchée en aparté, presque distraitement, mais elle vaudra comme image-fil de la séance entière. Elle nous accompagnera.

Le 3 février 1954, Lacan poursuit une lecture commencée par Mannoni le 20 janvier et continuée par Anzieu le 27. Trois séances déjà sur la résistance. Mais cette séance-ci marque un changement de régime : c’est la première où Lacan, après les exposés philologiques et historiques de ses élèves, prend la parole pour aller jusqu’au bout de sa propre articulation théorique. Le résultat est un texte-charnière. Charnière entre la métapsychologie freudienne et ce qui sera bientôt la doctrine lacanienne du symbolique. Charnière entre l’image du psychisme comme contenant fermé et celle de la parole comme tissu adressé. Charnière, surtout, entre une pratique analytique qui s’autorise de l’interprétation des résistances et une autre, encore à inventer, qui voudrait éviter d’y projeter le moi de l’analyste.

Trente pages de sténotypie qui condensent, en germes, des intuitions que l’œuvre lacanienne mettra plus de vingt ans à déployer.

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I. La philologie comme méthode clinique chez Lacan

La première moitié de la séance retourne au texte allemand de Freud, opposé pas à pas à la traduction française disponible — celle du recueil des écrits techniques publié dans le milieu de la Société psychanalytique de Paris dont Lacan vient de se séparer (juin 1953). Précision qui a son importance : Lacan ne commente pas un seul texte, il tresse deux articles rassemblés dans le même volume. Zur Dynamik der Übertragung (La dynamique du transfert, 1912), annoncé d’entrée comme l’article central. Et, de façon entrelacée, le chapitre sur la psychothérapie qui clôt les Studien über Hysterie de 1895, dont il rappelle un passage qui « s’articule directement » avec ce qu’il vient d’introduire. En neuf pages, six corrections au moins, toutes allant — comme il le note lui-même — « dans le même sens, qui est d’effacer les arrêtes du texte ».

Trois corrections proviennent du chapitre des Studien. Le passage célèbre où Freud écrit « étudions un complexe pathogène dans sa manifestation parfois très apparente et parfois presque imperceptible » a vu disparaître, dans la traduction française, la parenthèse allemande qui opposait apparent comme symptôme et tout à fait non-manifeste. Distinction conceptuelle décisive : ce dont il s’agit, c’est de la traduction du complexe en discours, et la parenthèse marquait précisément le double régime de cette traduction. Quelques lignes plus loin, nächste Einfall — la plus proche, la prochaine association — devient platement « l’association qui surgit » : le sens est conservé, dit Lacan magnanimement, mais la précision technique du mot juste s’évapore. Et plus important encore, la phrase qui suit — « l’expérience montre que c’est ici que surgit le transfert » — Freud la met en italiques dans l’allemand, marque d’insistance que la traduction française n’a pas reportée.

Trois autres corrections proviennent de l’article de 1912. La phrase « nul ne peut être tué in absentia ou in effigie », isolée par les traducteurs à l’avant-dernière ligne du texte français, devient gnomique et obscure ; l’allemand l’articule à la dernière phrase par un denn (« car ») qui la pose comme justification et non comme aphorisme suspendu. Plus loin, la traduction française parle de « vaincre les résistances » à un endroit où l’allemand dit die Bezwingung der Übertragungsphänomenele forçage des phénomènes de transfert. L’Übertragungsphänomene, phénomène de transfert, a été tranquillement traduit par résistance. Lacan ne s’en remet pas et lance sa pique célèbre : « ce n’est pas un signe de grande culture, sinon de grande compréhension. » La perte conceptuelle est massive. Forcer le transfert, c’est le supposer installé pour le pousser à son terme ; vaincre la résistance, c’est lutter contre un obstacle pour le faire céder. Deux opérations techniques de directions opposées. La traduction aligne, sans le savoir, le Freud de 1912 sur la doctrine de l’analyse-comme-combat-contre-la-résistance qui est précisément la cible polémique de Lacan en 1954.

Cette densité philologique n’est pas du fétichisme érudit. Elle a une fonction stratégique : démontrer que le milieu institutionnel duquel Lacan vient d’être éconduit traduit mal Freud, c’est-à-dire qu’il ne le lit pas. Et une fonction conceptuelle plus profonde : toutes les corrections vont dans le sens de restituer une articulation que la traduction française avait coupée. Une phrase isolée devient un aphorisme, une approximation devient un événement, un forçage devient un combat — chaque fois, le français a transformé une opération discursive en une substance. C’est exactement le geste que Lacan reproche à toute la psychologie du moi : substantialiser ce qui est de l’ordre du processus, du discours, de la médiation. Le travail philologique n’est pas un préalable au cours. Il est déjà le cours.

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II. Verdrängung et Verwerfung — l’invention silencieuse de la forclusion

Au milieu de la séance, vers les pages 12 à 15, Lacan en arrive à un passage de l’Histoire d’une névrose infantile (l’Homme aux loups, 1918) où Freud distingue formellement deux opérations psychiques : Verdrängung (refoulement) et Verwerfung (rejet). Le sujet, après avoir presque accédé à une organisation génitale de la sexualité, recule devant la castration — non pas en la refoulant après l’avoir admise, mais en la rejetant d’emblée. Freud écrit, en italiques : « Eine Verdrängung ist etwas anderes als eine Verwerfung »un refoulement, c’est autre chose qu’un Verwerfung. Et il précise trois pages plus loin : « als ob sie nicht existierte », comme si cette chose n’existait pas.

La traduction française de Marie Bonaparte et Anne Berman avait rendu Verwerfung par « un jugement qui rejette et choisit ». Lacan s’étrangle : pourquoi jugement introduit tout d’un coup là-dedans, alors que le mot Urteil (jugement) n’apparaît dans le texte allemand qu’à la dernière phrase, trois pages plus loin, pour boucler ? Les traductrices ont anticipé sur la phrase finale et importé Urteil à un endroit où il ne figure pas, produisant une continuité doctrinale qui n’existe pas dans l’allemand. Lacan propose simplement : rejet, ou à l’occasion refus. Et glisse une pique : leur intimité avec Freud aurait dû « peut-être un peu plus illuminer » les traductrices. Le concept de forclusion — qui n’apparaîtra sous ce nom qu’en 1955-1956, dans le séminaire III sur les psychoses — est ici déjà entièrement présent, sans encore son nom français.

Mais le geste théorique le plus saisissant ne concerne pas la Verwerfung prise isolément ; il concerne sa mise en série avec autre chose. Après avoir arraché aux traducteurs la précision du concept freudien, Lacan enchaîne, dans la même page, sur la doctrine du noyau pathogène comme centre d’attraction. Doctrine qu’il rapporte à un autre texte freudien — le « second article sur les névroses de défense », c’est-à-dire les Weitere Bemerkungen über die Abwehr-Neuropsychosen de 1896 (la sténotypie dit 1898, sans doute une coquille). Et il avance, dans une parenthèse fameuse : « je suis seulement ce que dit Freud ».

> « Quelque chose s’est déjà constitué primitivement, non seulement qui ne s’avoue pas, mais qui de ne pas se formuler est littéralement “comme si cela n’existait pas”, mais est pourtant en un certain sens quelque part, puisque, ce que Freud nous dit partout, c’est ce premier noyau du refoulé qui est le centre d’attraction, qui appelle à lui tous les refoulements ultérieurs. »

La parenthèse « je suis seulement ce que dit Freud » couvre, en fait, une synthèse théorique inédite. Lacan tresse la Verwerfung de l’Homme aux loups (1918) avec la doctrine du noyau attractif des Weitere Bemerkungen (1896) et de Die Verdrängung (1915, où Freud parlera explicitement de l’Anziehung — l’attraction — exercée par le noyau primitif sur les refoulements ultérieurs). Freud, lui, parlait de noyau primitif refoulé d’un côté, et de Verwerfung de l’autre, sans identifier explicitement le noyau primitif au mode d’être du forclos. C’est Lacan qui fait la jonction. Et qui pose ainsi, sans la nommer, la thèse considérable que le refoulement présuppose à l’origine quelque chose qui n’est pas un refoulement : un noyau forclos, jamais inscrit, qui paradoxalement attire à lui les refoulements ultérieurs. Le « je suis seulement ce que dit Freud » dit en creux : « ne croyez surtout pas que je fasse autre chose. » Alors qu’il y a là, sous nos yeux, un des moments où Lacan invente en lisant Freud.

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III. Suspendre la topographie

À la page 7 — entre les exhumations philologiques de la première heure et la grande analyse de l’oubli de Signorelli qui occupera la fin de la séance — Lacan demande à ses auditeurs un effort qui paraît anodin et qui est en réalité le geste méthodologique central :

> « Je veux bien vous montrer qu’il faut que vous vous dégagiez pour un instant de l’idée que la résistance est quelque chose qui est cohérent avec toute cette construction qui fait que l’inconscient est, dans un sujet donné, à un moment donné, contenu et, comme on dit, “refoulé”. »

Notez les guillemets autour de refoulé : « comme on dit ». Ironie. Lacan ne rejette pas le refoulement — il vient justement, deux pages plus tôt, d’en élaborer la structure avec la Verwerfung. Mais il signale que la formule « l’inconscient est refoulé » fonctionne désormais comme un automatisme doctrinal qui empêche de voir le phénomène réel.

Ce qu’il demande à ses auditeurs de mettre entre parenthèses, c’est l’image spatiale et contenante de l’inconscient. L’inconscient comme réservoir, cave, lieu où dorment des contenus refoulés sous pression, et la résistance comme la porte ou le gardien de ce lieu. L’image hydraulique du premier Freud, popularisée et figée dans la doxa analytique : ça pousse en bas, ça appuie en haut, et entre les deux il y a une force de résistance. Toute la psychologie du moi américaine — qui est la cible polémique de Lacan en ce début 1954 — repose sur cette topographie substantialisée : le moi défend, le ça pousse, la résistance est la fonction défensive du moi contre un contenu refoulé.

Or ce que Lacan vient d’extraire de ses analyses cliniques, c’est tout autre chose. Un brusque virage du discours. Un « je réalise, soudain, à ce moment, le fait de votre présence » arraché au patient. Un passage d’un versant à l’autre, un changement d’accent dans la parole. Pas un contenu qui sort, mais un mode du discours qui bascule. Et si l’on garde en tête l’image du contenu refoulé qui cherche à sortir, ce phénomène-là devient invisible, parce qu’on le réinterprète aussitôt en termes de pression, de barrière, de levée.

Le « pour un instant » est essentiel. Lacan ne dit pas : renoncez au refoulement. Il dit : suspendez-le le temps que je vous montre quelque chose. Geste d’épochè phénoménologique. Mettre entre parenthèses la grille théorique reçue pour laisser apparaître le phénomène tel que Freud, en clinicien, l’avait effectivement isolé.

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IV. La parenthèse sur la présence

Quelques pages plus tôt, en page 10, au cœur précisément de l’analyse du moment où le patient s’interrompt et dit « je réalise, soudain, à ce moment, le fait de votre présence », Lacan a glissé entre parenthèses ce qui est peut-être le passage le plus dense de la séance :

> « C’est quelque chose que nous n’avons pas tout le temps, il faut bien le dire. Nous sommes influencés par toutes sortes de présences ; notre monde n’a véritablement sa consistance, sa densité, sa stabilité vécue, que parce que d’une certaine façon nous tenons compte de ces présences. Mais les réaliser comme telles, vous sentez bien que c’est quelque chose dont je dirai que nous tendons sans cesse à effacer la vie ; ça ne serait même pas facile à mener si à tout instant, nous sentions la présence dans tout ce qu’elle comporte, et au fin fond du fond ce qu’elle comporte de mystère. C’est un mystère que nous tendons plutôt à écarter. Et auquel, pour tout dire, nous nous sommes faits. »

Trois propositions imbriquées. Notre monde n’a sa consistance que parce que nous tenons compte des présences. Mais nous ne pouvons pas les réaliser comme telles, la vie deviendrait littéralement invivable. Et nous nous sommes faits à cet effacement. Le double sens du français travaille à plein dans cette dernière proposition : nous nous y sommes accoutumés, et nous nous sommes constitués en nous y faisant. Notre être même s’édifie sur l’éviction de la présence.

La résonance heideggérienne est manifeste — Lacan lit Sein und Zeit avec intensité en 1953-1954. Le « nous tendons sans cesse à effacer la vie » a la signature exacte du Verfallen heideggérien : la chute structurale du Dasein dans la quotidienneté, qui n’est pas une déchéance morale mais le mode même par lequel l’existence s’organise pour ne pas avoir à soutenir l’épreuve de l’être. Le « mystère » au « fin fond du fond » a la couleur du Geheimnis — ce qui se retire dans le mouvement même par lequel quelque chose se présente. Mais Lacan fait un pas que Heidegger ne fait pas : il situe ce mouvement dans le dispositif analytique. La cure est précisément un artefact qui produit, par moments, l’effraction de la présence. Le divan, le cadre, la règle — tout ce dispositif est un appareil à fissurer momentanément l’effacement où nous nous sommes faits. Et c’est dans ces fissures que se laisse saisir, parfois, ce que Freud appelait le transfert.

La parenthèse sur la présence, glissée à mi-séance, est le fondement phénoménologique tacite de toute la lecture qui suit. Sans elle, le « je réalise, soudain, à ce moment, le fait de votre présence » du patient resterait insignifiant. Avec elle, ce moment devient ce qu’il est : l’effraction d’un effacement structural, la fissure dans le tissu où nous nous sommes faits.

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V. La dégradation de la parole

La séance bascule, dans sa seconde moitié, vers une longue analyse de l’oubli de Signorelli — l’épisode bien connu que Freud raconte au début de la Psychopathologie de la vie quotidienne. En voyage, Freud tente de citer le nom du peintre de la fresque d’Orvieto et bute. Le nom Signorelli a disparu. Surgissent à sa place Botticelli, Boltraffio. L’analyse — celle de Freud lui-même sur lui-même — fait apparaître un tissu de pensées inavouées : Freud était en train de retirer son attention de ce qu’il était en train de dire à son interlocuteur, parce que lui revenaient à l’esprit deux choses qu’il n’avait pas voulu lui exposer. D’une part, ce que les patients musulmans qu’il avait soignés disent à leur médecin face à un diagnostic d’incurabilité : « Herr, s’il y avait quelque chose à faire, vous auriez été sûrement capable de le faire » — soumission digne, soumission devant la mort. D’autre part, le suicide récent d’un de ses patients, qu’il avait « retiré toute son attention » parce que cela touchait trop directement à la valeur professionnelle qu’il s’attribuait dans le soin de la vie sexuelle.

Le tissu Herr + mort + valeur de la vie sexuelle est précisément ce que Freud n’a pas dit à son interlocuteur. Et le nom de Signorelli s’est désintégré exactement par sa partie italienne : Signor (qui en italien dit ce que Herr dit en allemand) s’est effondré. Resté disponibles dans la mémoire de Freud, par contre, les fragments italiens qui ne disaient pas HerrBotti, Trafio. C’est là, dit Lacan, que l’oubli révèle son secret. Au terme de cette analyse, la proposition pivot de toute la séance :

> « C’est dans la mesure où la parole n’est pas dite, où la parole peut révéler le secret le plus profond de l’être de Freud, c’est dans la mesure où elle n’est pas dite ; il ne peut plus s’accrocher à l’autre qu’avec les chutes de cette parole, il y avait quelque chose dont il n’y a plus que les débris ; le phénomène d’oubli est là, manifesté dans ce quelque chose qui est littéralement dégradation de la parole dans son rapport avec l’autre. »

Dégradation de la parole dans son rapport avec l’autre. La formule est le noyau conceptuel de toute la séance. Trois choses tressées qu’il faut prendre le temps de séparer.

Premièrement, l’oubli devient un phénomène dialogique. Il ne se produit pas dans la tête isolée de Freud comme une défaillance mécanique du psychisme ; il se produit dans la conversation, dans le rapport à l’autre, dans ce moment où la parole adressée s’inflige une coupure parce que quelque chose ne peut pas être dit à cet autre. L’oubli est un événement de la relation, pas un état du psychisme. Cela seul déjà déplace radicalement la métapsychologie reçue.

Deuxièmement, le mot dégradation est précis. La parole ne disparaît pas ; elle se dégrade. Elle se réduit à « débris », « morceaux », « chutes ». Le nom Signorelli ne s’évanouit pas dans le néant — il se fragmente. Ce que l’oubli produit n’est pas l’absence d’un signifiant, c’est sa désintégration en éclats qui restent disponibles, justement, pour que l’analyse les ramasse.

Troisièmement, et c’est le tour de force lacanien : ces débris, ces chutes, sont « avec quoi le sujet peut encore s’accrocher à l’autre ». La parole dégradée est le seul mode par lequel le sujet maintient le rapport à l’autre quand la parole pleine défaille. Le sujet ne lâche jamais l’autre. Même quand sa parole se ruine, il en garde les morceaux pour continuer à parler. Il préfère parler en débris plutôt que se taire — et c’est cette préférence pour l’accrochage à l’autre, fût-il dégradé, qui rend l’oubli analysable.

Une glose s’impose ici sur cette parole pleine qui revient et qui va revenir, parce que le terme a chez Lacan un sens précis qui n’est pas son sens courant. La parole pleine n’est pas la parole abondante ni la parole éloquente — un sujet peut parler beaucoup, élégamment, longuement, sans dire un mot de parole pleine. Elle n’est pas non plus la parole sincère au sens psychologique, où le sujet exprimerait fidèlement ce qu’il ressent intérieurement. Lacan se méfie radicalement, dans cette même séance, du vocabulaire de l’expression : « L’inconscient n’est pas exprimé, si ce n’est par déformation, par Einstellung, par distorsion, par transposition », dira-t-il en page 26 ; et « il y a là quelque chose à révéler » — pas à exprimer, mais à révéler.

La parole pleine, dans le vocabulaire qu’il forge en 1953-1954, c’est la parole par laquelle le sujet réalise sa vérité dans l’adresse à un autre. Trois traits la caractérisent : elle engage le sujet dans ce qu’elle dit (ce n’est pas une information transmise depuis un lieu de neutralité, mais un acte qui constitue celui qui le pose — « je promets », « je reconnais ») ; elle adresse à l’autre une reconnaissance qui l’institue comme témoin et garant de la vérité énoncée ; et elle advient, elle a la structure d’un événement, d’un point d’avancée dans la cure, non d’une production continue. La parole pleine ne se prononce pas tout le temps — elle arrive, parfois, et c’est à ces moments que quelque chose se transforme. À l’opposé, la parole vide est celle qui parle de sans engager le sujet, qui demande sans reconnaître, qui occupe la scène sans rien faire advenir. Une grande partie du discours analytique courant — récit anecdotique, plainte tournante, rationalisation, auto-justification — relève de cette parole vide, « pleine de mots et vide de parole » selon une formule que Lacan affectionnera. C’est précisément contre la psychologie du moi américaine que se forge cette distinction : pour elle, la cure consiste à augmenter le moi du patient en le confortant par des interprétations renforçantes ; pour Lacan, la cure consiste à laisser advenir la parole pleine du sujet — qui n’est pas le moi, et qui ne peut advenir qu’à condition que la parole vide cesse d’occuper toute la place.

L’opposition parole pleine / parole vide, esquissée dans le Discours de Rome de septembre 1953 que Lacan vient à peine de prononcer, est en train de se déposer ici comme matrice clinique. Elle structurera toute la suite de l’œuvre. Pour ce billet, retenons seulement ceci : quand Lacan parle de « parole pleine », il désigne une parole engageante, adressante, advenante — pas une parole abondante ou expressive.

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VI. Une échelle de la dégradation

La proposition pivot de la section précédente reçoit, quelques pages plus loin (page 29), une graduation clinique que Lacan articule en quatre paliers. La première inflexion de la parole, dit-il, dès qu’elle s’infléchit dans sa courbe par rapport à la « réalisation de la vérité du sujet », prend la forme d’une prise à témoin :

> « Je le prendrais dans une formule qui m’a été donnée par un de ceux qui sont ici et que je contrôle. Je lui ai dit : “en somme, où est-ce qu’il en est votre sujet à votre égard pendant cette semaine ?” — et il m’a donné l’expression que je trouve exactement coïncider avec l’expression que j’avais essayée de situer dans cette inflexion : “il m’a pris à témoin”. »

La prise à témoin convoque le tiers symbolique. Quand je prends quelqu’un à témoin, je ne lui parle pas simplement à lui : je parle devant lui à quelque chose qui le dépasse — la vérité, la justice, le pacte. C’est ce que fait le serment juridique : « je le jure devant le tribunal » — le tribunal est tiers, mais derrière lui se tient la Loi. La prise à témoin est en ce sens, dit Lacan, « une des fonctions à la fois les plus élevées » de la parole.

Mais elle est « déjà défléchie ». Pourquoi ? Parce que dans la réalisation directe de la vérité du sujet, la parole va du sujet à la vérité qu’il énonce sans avoir besoin de prendre personne à témoin. La prise à témoin ajoute un autre dans le rapport entre le sujet et sa vérité, et cet ajout, si valable et si haut soit-il, détourne déjà la parole de la trajectoire la plus directe. Le mot défléchie n’est pas péjoratif — il signale une déviation par rapport à une trajectoire idéale. La prise à témoin est noble : elle introduit le symbolique, elle fonde le pacte. Mais c’est déjà un détour, et c’est ce qui la qualifie de première dans l’ordre des inflexions.

Suivent trois paliers supplémentaires, en gradation décroissante. La séduction, où le sujet ne atteste plus devant l’autre mais cherche à obtenir quelque chose de lui — son désir, son amour, sa reconnaissance imaginaire — et où la parole se met au service d’une captation. La captation de l’autre dans un jeu où la parole devient — dans un usage du mot que Lacan ne maintiendra pas longtemps — « plus symbolique », c’est-à-dire substitutive d’une « satisfaction instinctive plus profonde », jeton dans un dispositif d’échange pulsionnel. Et enfin la désorganisation complète dans les phénomènes de transfert massif, où le sujet « arrive à faire exactement ce qui lui plaît » — la parole, prise tout entière dans le rapport à l’analyste, ne fait plus qu’agir le rapport et perd toute fonction de révélation.

Une note philologique en passant, qui n’aura pas échappé au lecteur lacanien averti. L’usage du mot symbolique au troisième palier est, pour qui connaît la doctrine ultérieure, très inhabituel. Il est ici péjoratif — la parole « plus symbolique » est plus dégradée, parce que plus substitutive, plus jeton, plus figurale d’une satisfaction archaïque. C’est l’usage freudien (la Symbolik du rêve), kleinien et anthropologique du mot, qui n’a pas encore été supplanté par le concept lacanien stabilisé. Dans deux ou trois ans, Lacan ne pourra plus écrire « la parole devient plus symbolique » dans ce sens : le symbolique sera devenu la dimension structurante par excellence, et c’est précisément la prise à témoin — qui dans cette séance n’est pas qualifiée de symbolique — qui sera rangée au cœur du symbolique au sens fort. La séance attrape la pensée juste avant le basculement terminologique.

L’échelle elle-même offre à l’analyste une grille de lecture clinique : où en est la parole du sujet à un moment donné de la cure ? Me prend-il à témoin (parole encore haute) ? Me séduit-il ? Me capte-t-il dans un jeu ? La parole s’est-elle complètement désorganisée dans un transfert massif ? L’opposition parole pleine / parole vide, évoquée à l’instant, reçoit ici sa graduation interne — non pas un binaire, mais un dégradé de paliers que la cure permet de repérer.

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VII. La critique lacanienne : Le piège de l’analyse des résistances

Et nous arrivons, page 31, au passage où toute la séance trouve son enjeu pratique :

> « Voyez le paradoxe de la position de l’analyste. C’est en somme au moment où la parole du sujet est la plus pleine que moi analyste je pourrais intervenir ; mais j’interviendrais sur quoi ? Sur son discours ; et plus il est à lui, plus moi je me centre sur son discours. Mais l’inverse est également vrai : plus son discours est vide, plus je suis amené, moi aussi, à me rattraper à lui, c’est-à-dire à faire ce qu’on fait tout le temps, dans cette fameuse analyse des résistances, à chercher cet au-delà du discours du sujet ; cet au-delà — réfléchissez bien — qui n’est nulle part ; cet au-delà qui n’est pas là ; cet au-delà que le sujet a à réaliser, mais qu’il n’a pas justement réalisé ; c’est-à-dire cet au-delà qui est en somme fait de mes projections à moi au même niveau où le sujet est réalisé. »

L’au-delà du discours, ce n’est pas que rien. C’est « ce que le sujet a à réaliser », ce que sa vérité aurait à advenir comme parole pleine. Mais précisément, il ne l’a pas réalisé. L’au-delà a un statut singulier : en attente d’advenir, en suspens, à venir sans être encore . Ce n’est pas un contenu caché qui existerait quelque part dans l’inconscient et qu’il faudrait extraire — c’est une virtualité de la parole qui ne s’est pas accomplie.

Et alors vient le diagnostic terrible. Si l’au-delà « n’est pas là » et que pourtant l’analyste, dans la pratique courante de l’analyse des résistances, prétend l’atteindre en « cherchant l’au-delà du discours », alors avec quoi l’atteint-il ? Avec ses propres projections. L’analyste remplit l’au-delà non-réalisé du sujet avec sa propre fabrique imaginaire. Et il croit, ce faisant, interpréter la résistance, alors qu’en réalité il projette son moi à lui dans la place vide laissée par la parole vidée du sujet.

Ce que Lacan ajoute est plus terrifiant encore : « au même niveau où le sujet est réalisé ». Les projections de l’analyste ne se situent pas dans une sphère séparée qu’il reconnaîtrait comme sienne — elles viennent exactement à hauteur de ce qui est réalisé par le sujet, elles se confondent avec le tissu même de la cure, elles passent pour du discours analytique. L’analyste prend ses propres projections pour le contenu inconscient du patient.

Le piège est imaginaire au sens propre : structure de miroir, où la parole vide du sujet renvoie à l’analyste son propre reflet déguisé en au-delà du sujet, et où l’analyste intervient sur ce reflet en croyant intervenir sur le sujet. Toute la « fameuse analyse des résistances » — Lacan met le mot fameuse avec ironie — repose ainsi sur une présupposition qui fabrique le matériau qu’elle prétend découvrir. Opération circulaire et imaginaire : on cherche ce qu’on a soi-même mis dans la place qu’on cherche.

Cette critique anticipe directement ce qui deviendra, dans La direction de la cure et les principes de son pouvoir (1958), la grande dénonciation de la suggestion dans la pratique analytique : l’analyse y devient une opération suggestive où l’analyste induit chez le patient la confirmation de ses propres présupposés en habillant cette induction du nom d’interprétation. Le passage du 3 février 1954 contient déjà cette dénonciation, à l’état naissant.

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VIII. Le cercle vicieux à sortir

Lacan ne s’arrête pas au diagnostic. À la toute fin de la séance (page 32), il pousse jusqu’à formuler ce qu’il faut bien appeler une aporie :

> « C’est qu’à partir d’un certain moment, d’un certain niveau même où la fonction de la parole a versé tellement uniquement dans le sens de l’autre qu’elle n’est plus médiation mais seulement violence implicite, réduction de l’autre à sa fonction par rapport au moi du sujet, que pouvons-nous faire encore pour manier valablement dans l’expérience analytique la parole ? »

L’aporie est reconnue : la parole se vide, c’est un fait clinique massif. Quelque chose doit être fait. Mais quoi ? Pas l’analyse des résistances telle qu’elle se pratique, qui est piégée d’avance dans la projection. Quelque chose d’autre, qu’il faut inventer. Et la séance se ferme sur trois questions ouvertes :

> « Qu’est-ce que veut dire pour l’homme cet appui pris dans l’autre ? Et pourquoi l’autre devient-il d’autant moins vraiment autre que lorsqu’il prend plus exclusivement cet appui ? C’est de ce cercle vicieux qu’il s’agit de sortir dans l’analyse. »

C’est de ce cercle vicieux qu’il s’agit de sortir. La phrase qui donne à toute la séance son enjeu, et qui rouvre vers ce qui suit. Le cercle vicieux : la circularité du miroir, le moi de l’analyste fabriquant l’au-delà du sujet, le sujet s’aliénant dans cet au-delà fabriqué, l’analyste y trouvant la confirmation de son interprétation, et ainsi de suite. La cure-piège qui renforce l’aliénation au lieu de la défaire.

Sortir de ce cercle est l’aporie productive de toute la suite de l’œuvre lacanienne. Ce sera, dans la seconde moitié des années 1950, l’élaboration d’une interprétation par scansion, par ponctuation, par équivoque — toutes des opérations qui agissent sur le matériel signifiant tel qu’il est, sans projeter un contenu caché derrière. La séance courte qui scande sans interpréter, l’allusion qui ponctue sans expliciter, le silence qui laisse résonner sans combler : autant de manières d’opérer dans la dégradation de la parole sans projeter le moi de l’analyste à la place du sujet. Le 3 février 1954 ne donne pas la solution. Il pose la question avec une netteté qui rendra la solution nécessaire.

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Coda — le furet et le lecteur

Revenons au furet de l’aparté pour fermer.

Le désir, dit Lacan, court comme un furet. Apparaît, disparaît, ressurgit, « nous ne savons pas toujours si c’est du côté de l’inconscient ou du côté du conscient ». La métaphore enfantine, glissée presque distraitement entre deux développements théoriques, contient en germe plusieurs des grandes thèses lacaniennes ultérieures : le désir comme métonymie qui glisse d’objet en objet, le désir comme lié au manque qui manque toujours à sa place, la pulsation de l’inconscient comme ouverture-fermeture, et jusqu’au statut non-substantiel de l’objet a, qu’on ne saisit que par son passage.

Mais le furet a aussi quelque chose à nous dire sur la lecture de cette séance. La sténotypie brute que nous avons sous les yeux — avec ses coquilles, ses lacunes, ses verdänkt pour verdrängt, ses chapitres dont le nom n’a pas été attrapé par la dactylo — donne accès à une pensée en cours de fabrication, là où l’édition du Seuil tend à régulariser le vocabulaire pour le rendre conforme à la doctrine ultérieure. C’est dans cet en cours que la métaphore du furet vit, parlée plutôt qu’écrite. C’est dans cet en cours que le mot symbolique flotte encore, presque à l’inverse de son sens canonique. C’est dans cet en cours que la forclusion est déjà là, sans son nom.

Lire la séance du 3 février 1954, c’est attraper Lacan à un moment où il invente en lisant Freud, où il forge des concepts avec les mots disponibles, où le vocabulaire n’a pas encore rattrapé ce que la pensée a déjà produit. C’est attraper le furet en train de courir.

Il est passé par ici, il repassera par là.

Le prochain billet portera sur la séance du 10 février 1954.

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Notes de lecture sur le séminaire I de Jacques Lacan, Les Écrits techniques de Freud (1953-1954), à partir des sténotypies originales — séance du mercredi 3 février 1954.