On sait peu de choses, en vérité, de l’enfance de Jacques Lacan. Il a tout fait pour que ce soit ainsi. Comme le rappelle Mikkel Borch-Jacobsen dans Lacan, le maître absolu, le psychanalyste tenait à ce que sa vie privée — et particulièrement ses premières années — reste dans l’ombre, comme si le « maître » devait se donner à voir surtout par ses textes et ses séminaires plutôt que par sa biographie intime. Ce silence entretenu n’empêche pourtant pas de lire, en filigrane de son œuvre, l’empreinte d’une histoire familiale lourde, d’un milieu bourgeois catholique dont il ne cessera de s’arracher pour inventer une nouvelle façon de penser le sujet.
Psychiatre, psychanalyste, provocateur et génie controversé, Lacan bouleverse la psychanalyse du XXe siècle en la relisant à travers le langage, le désir et l’altérité. Pour comprendre sa théorie, il faut d’abord traverser sa vie.
L’enfance d’un révolté (1901–1919)
Jacques Marie Émile Lacan naît le 13 avril 1901 au 95, boulevard Beaumarchais, dans le 3e arrondissement de Paris. Il est l’aîné d’une famille de la bourgeoisie commerçante catholique — son père, Alfred Lacan, est représentant de commerce pour une vinaigrerie orléanaise ; sa mère, Émilie Baudry, est une femme profondément pieuse. Ce milieu bourgeois catholique, où l’on partage le même toit que les grands-parents et où les disputes entre le père et le grand-père rythment le quotidien, forme pour Lacan une véritable cage : un univers de règles, de devoirs religieux et de conflits silencieux dont il gardera un souvenir douloureux.
L’appartement familial est partagé avec les grands-parents paternels, ce qui engendre de vifs conflits entre son père et son grand-père. Lacan gardera de cette enfance un souvenir douloureux, marqué par les tensions domestiques et la religiosité ambiante. Son frère cadet Marc-François, né en 1908, choisira d’ailleurs la voie du cloître et entrera comme moine bénédictin à l’abbaye d’Hautecombe — une vocation qui, selon plusieurs biographes, laissera à Jacques un sentiment mêlé de culpabilité et d’incompréhension.
C’est au collège Stanislas, établissement catholique privé, que Lacan fait ses études. Malgré une santé fragile dans l’enfance, il y brille — et commence très tôt à creuser l’écart entre sa pensée et les dogmes de son milieu. À quatorze ans, il découvre L’Éthique de Spinoza, lecture qui influencera durablement sa façon de penser le désir et la causalité. En classe de philosophie, il rencontre Jean Baruzi, spécialiste des religions comparées, qui lui ouvre les portes d’une pensée critique et rigoureuse sur le fait religieux. La foi de son enfance ne survit pas à ces rencontres. En 1919, contre l’avis de son père, il s’inscrit à la faculté de médecine.
Le jeune homme et les surréalistes (1919–1932)
Paris des années folles. Le jeune Lacan, étudiant en médecine dans le Quartier latin, n’est pas un étudiant ordinaire. Il fréquente la librairie d’Adrienne Monnier, découvre Dada, le premier surréalisme, et assiste à la première lecture publique d’Ulysse de James Joyce. Il rencontre André Breton et Philippe Soupault, qui expérimentent l’écriture automatique. C’est en 1923 qu’il entend parler pour la première fois de Sigmund Freud.
Ces rencontres ne sont pas anecdotiques : elles dessinent un Lacan profondément culturel, irrigué par les avant-gardes artistiques autant que par la clinique psychiatrique. Le surréalisme, dans son intérêt pour le rêve, le délire et l’automatisme psychique, dialogue intimement avec la psychanalyse naissante. Et c’est cette intuition — que la folie est aussi une forme de langage, que le délire a une logique propre — qui guidera Lacan vers la psychiatrie.
Il commence son internat en psychiatrie en 1927 dans le service de Sainte-Anne, sous la direction d’Henri Claude. Il y rencontre aussi Gaëtan de Clérambault, inventeur de la théorie de l’automatisme mental, qu’il qualifiera plus tard de son « seul maître en psychiatrie » — tout en combattant son organicisme. La rencontre est orageuse : Clérambault l’accusera publiquement de plagiat, mais le jeune Lacan tient tête avec aplomb.
En 1930, la lecture d’un article de Salvador Dalí sur la méthode paranoïaque-critique lui permet de « rompre avec la doctrine des constitutions » et d’envisager une nouvelle compréhension du langage dans les psychoses. Il contacte Dalí directement, et commence à fréquenter le cercle d’André Breton au café Cyrano. Le surréalisme et la psychiatrie fusionnent dans sa pensée naissante.
Sur le plan sentimental, ces années d’internat sont aussi celles de ses premières liaisons importantes. Il entretient une relation discrète avec Olesia Sienkiewicz, ancienne épouse de son ami l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, qui dactylographiera sa thèse. L’autre figure féminine, Marie-Thérèse de Bergerot, plus âgée de quinze ans, en financera l’impression.
La thèse sur la paranoïa : un premier coup d’éclat (1932)
En 1932, Lacan soutient sa thèse de médecine intitulée De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, devant un jury présidé par Henri Claude. Cette thèse est construite autour d’un cas unique, celui qu’il nomme « Aimée » — une femme internée pour avoir agressé une actrice, poussée par un délire de persécution. Lacan diagnostique une « paranoïa d’autopunition » : l’acte violent était une façon pour la patiente de se punir elle-même, de résoudre par le passage à l’acte un conflit intérieur insupportable.
Ce qui rend cette thèse révolutionnaire, c’est le cadre théorique dans lequel elle s’inscrit. Là où la psychiatrie de l’époque cherchait les causes de la psychose dans une dégénérescence organique ou héréditaire, Lacan propose une causalité psychologique et relationnelle. La paranoïa n’est plus un « phénomène déficitaire relevant d’une anomalie », mais « une différence ou une discordance par rapport à une personnalité normale ». Le sujet paranoïaque a sa propre logique — poétique, cohérente, à prendre au sérieux.
> « Les illusions n’ont pas moins de consistance et d’intérêt que les vérités. »
> — Lacan, cité dans Jacques Lacan (Wikipedia)
Placée sous le signe de Spinoza, cité à la première page, cette thèse opère un renversement décisif : elle situe Lacan « à la charnière » entre psychiatrie et psychanalyse. La psychiatrie l’intéresse encore, mais c’est vers Freud qu’il regarde désormais. Symptomatiquement, la thèse sera ignorée par les psychanalystes de la première génération, mais saluée par les surréalistes — Dalí, Crevel, Nizan — qui y voient un « manifeste matérialiste » pour la compréhension de l’âme humaine.
La même année, Lacan traduit pour la Revue française de psychanalyse un texte de Freud sur « les mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité ». Le dialogue avec Freud est engagé.
La vie d’un dandy psychanalyste (1933–1953)
Les années 1930 sont celles d’une double vie intense : clinicien le matin, intellectuel mondain le soir. Lacan commence une psychanalyse en 1933 avec Rudolph Loewenstein, médecin zurichois installé à Paris, dans le but d’intégrer la Société psychanalytique de Paris (SPP). L’expérience durera six ans et demi, et se soldera selon Roudinesco par « un échec et une mésentente durable » — Lacan refusant de continuer après son élection comme membre titulaire de la SPP en 1938, ce que Loewenstein vivra comme une trahison.
En 1934, il épouse Marie-Louise Blondin, illustratrice et sœur d’un ami chirurgien. De cette union naissent trois enfants : Caroline (1937), Thibault (1939) et Sibylle (1940). Mais trois ans après le mariage, il tombe éperdument amoureux de Sylvia Bataille, actrice juive d’origine roumaine, ex-épouse de l’écrivain Georges Bataille. Cette passion, au départ clandestine, traversera toute la Seconde Guerre mondiale.
Ces années sont aussi celles d’une formation intellectuelle d’une densité rare. À partir de 1933, Lacan assiste au séminaire d’Alexandre Kojève sur la phénoménologie hégélienne à l’École pratique des hautes études. Il y côtoie Raymond Aron, Jean Hyppolite, Georges Bataille, Maurice Merleau-Ponty, Pierre Klossowski. Dans le discours de Kojève, il retrouve formulé en système ce que la clinique lui révèle : le désir humain comme désir de l’Autre, la reconnaissance comme moteur fondamental du psychisme.
En 1936, il présente au 14e congrès de l’Association psychanalytique internationale à Marienbad sa première communication sur le stade du miroir — mais Ernest Jones, alors président, lui coupe la parole au bout de dix minutes. Blessé, Lacan quitte le congrès et se rend aux Jeux olympiques de Berlin pour observer, à sa façon, la manipulation des masses par le nazisme. Le texte de cette intervention est perdu.
La Seconde Guerre mondiale s’abat sur ce monde. En 1941, Lacan divorce de Marie-Louise, et Sylvia Bataille accouche de leur fille Judith — qui portera le nom de Bataille jusqu’à sa légalisation en 1964. Durant l’Occupation, il s’interdit de publier mais continue d’analyser en privé. Il risque sa liberté en dérobant subrepticement le dossier de Sylvia au commissariat, où elle s’était imprudemment déclarée « juive ». En 1943, il n’hésite pas à bousculer violemment Jean Delay pour obtenir que Dora Maar, l’ancienne amante de Picasso, soit transférée d’un hôpital parisien où elle est soumise à des électrochocs vers un établissement plus humain.
En 1953, après la guerre, Lacan épouse enfin Sylvia Bataille, qui devient officiellement Sylvia Lacan. La même année, une scission déchire la Société psychanalytique de Paris. Lacan et ses proches fondent la Société française de psychanalyse (SFP). Ce départ forcé sera le contexte du discours qui change tout.
Le retour à Freud : le Discours de Rome (1953)
Le 26 septembre 1953, Jacques Lacan prend la parole à Rome, lors du Congrès des psychanalystes de langue française et romane. Le rapport qu’il distribue ce jour-là — intitulé « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » — est ce qu’il appellera lui-même son « texte inaugural ».
Ce discours naît dans la turbulence d’une rupture institutionnelle, mais il porte une ambition théorique bien plus large. À une époque où la psychanalyse internationale est dominée par l’*eg...
