Nous poursuivons la série d’articles amorcée par l’équipe du Regroupement Psychologues Montréal sur les séminaires de Jacques Lacan. C’est désormais à cette adresse, sur le blogue de la Clinique L’Entre-deux, que l’exploration de cette histoire fondamentale de la psychanalyse continue.

Dans le billet du 14 avril dernier, on y avait discuté de la deuxième séance complète de ce séminaire débuté à l'automne 1953. Pour situer le lecteur, voici brièvement le rappel des deux séances précédentes.

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Rappel des deux séances précédentes : Vers une polyphonie analytique

13 janvier 1954 : « Fini de rire »

La leçon du 13 janvier 1954 — première dont nous disposons d’une version continue — inaugurait le second trimestre du Séminaire I, tenu à l’hôpital Sainte-Anne. Lacan y annonçait, par la formule célèbre « Fini de rire ! », que le séminaire cesserait d’être un monologue pour devenir un travail collectif. Il y posait trois thèses structurelles :

1. L’expérience analytique n’est pas dyadique (duel) mais triadique : la parole occupe la place du tiers.

2. L’histoire n’est pas le passé, mais le passé « historisé dans le présent ». L’enjeu de la cure est la réécriture de l’histoire.

3. Le moi est structuré comme un symptôme : il est « la maladie mentale de l’homme ».

20 janvier 1954 : Le début du dialogue

La leçon du 20 janvier 1954 concrétisait la promesse d’un séminaire polyphonique. Mannoni proposait une « géographie du pays de la résistance », frôlant l’idée que « la résistance, c’est le moi ». Didier Anzieu suivait en reconstruisant les intuitions freudiennes fondamentales, assimilant pédagogiquement défense, refoulement et résistance.

Lacan intervenait régulièrement pour préciser : la résistance devait être pensée comme une inflexion du discours, et non un frein mécanique derrière lui.

Une précision de lecture s’impose : le billet précédent anticipait par erreur une intervention mémorable de Jean Hyppolite (sur l’analyste qui se sent intelligent face à un analysé idiot). Cette flèche se trouve en réalité dans la séance du 27 janvier, objet du présent article.

La séance du 27 janvier 1954, dont nous proposons maintenant la lecture, déploie les conséquences de tout ce qui précède. C’est l’une des plus denses du Séminaire I, ouvrant les fils que Lacan tirera durant des décennies.

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Le retour d’Anzieu et le modèle scientifique du champ

La séance s’ouvre sur la reprise de parole d’Anzieu, qui aborde la résistance dans les Études sur l’hystérie de Freud. Il développe une hypothèse pénétrante : Freud, en décrivant la stratification des souvenirs autour du noyau pathogène, importerait le modèle physique naissant du champ (électrique, magnétique). Plus on s’approche du centre, plus les lignes de force s’intensifient.

Mannoni rebondit sur l’image freudienne du « bonhomme d’Ampère » barrant le chemin entre inconscient et conscient, corrigeant : il aurait fallu prendre le démon de Maxwell. Contrairement au bonhomme d’Ampère, qui indique sans agir, le démon de Maxwell trie les molécules, violant en apparence le second principe de la thermodynamique.

L’intuition de Jean Hyppolite et la cybernétique

Jean Hyppolite porte alors le coup décisif : pour trier, le démon doit être informé — et cette information coûte de l’énergie. Cette remarque anticipe de façon saisissante la résolution paradoxale que Léon Brillouin donnera quelques années plus tard, et annonce tout le tournant cybernétique que Lacan prendra dès le Séminaire II.

Lacan en profite pour critiquer le vocabulaire psychanalytique contemporain, qui installe clandestinement des instances homonculaires (des « petits démons ») dotées d’intelligence, sans réfléchir à leur nature, quand on dit que « l’ego manie l’instinct ».

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Le serment de la psychophysiologie et l’héritage de Freud

Anzieu creuse la généalogie conceptuelle de Freud. Formé par Ernst Brücke, membre du cercle de jeunes physiologistes (avec Helmholtz, du Bois-Reymond et Ludwig) engagés par un pacte anti-vitaliste : il n’existe dans l’organisme aucune force que les forces physico-chimiques réductibles à l’attraction et la répulsion.

D’où un double héritage chez Freud :

1. La métaphore du champ comme stratification de forces.

2. Le modèle newtonien étendu aux « masses d’idées ».

Lacan ajoute que l’électricité elle-même est née de l’expérimentation physiologique (Galvani, Du Bois-Reymond). Les métaphores électriques de Freud ne sont pas des images extérieures : elles sont la langue de la science de son temps. Lacan prépare cependant la question centrale : peut-on encore, en 1954, penser le psychique dans ces termes énergétiques ? Le nouveau paradigme du XXe siècle est celui de l’information, du signal, du code — celui du signifiant.

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L’hypothèse contre-transférentielle d’Anzieu — Une densité biographique inouïe

Anzieu pousse alors son propos jusqu’à une thèse audacieuse : la notion même de résistance aurait une origine contre-transférentielle. Elle serait la théorisation rationalisée de l’agacement de l’analyste face au patient qui « pourrait trouver lui-même » mais « ne le fait pas ». Il suggère que le caractère autoritaire de Freud pourrait avoir influencé la genèse de ce concept.

Le contexte transférentiel de la séance

Un élément de contexte éclaire la scène d’une lumière singulière :

1. Anzieu était en pleine préparation de sa thèse de doctorat, dirigée par Lagache, sur L’auto-analyse de Freud.

2. Anzieu avait été l’analysant de Lacan, et avait découvert que sa propre mère — Marguerite Pantaine, dite « Aimée » — avait été l’objet central de la thèse de médecine de Lacan.

La tension est donc extrême : Anzieu, ancien analysant de Lacan et fils d’Aimée, soutient devant son ancien analyste une thèse selon laquelle Freud aurait inventé la psychanalyse par désir de domination.

La réponse de Lacan

Lacan pare en deux mouvements :

1. Il retourne l’accusation d’autoritarisme : la domination se trouve chez Charcot manipulant l’hypnotisé, non chez Freud qui renonce à la suggestion.

2. Il refuse l’équivalence entre le Freud ambitieux de la jeunesse et l’inventeur de la psychanalyse : « Cela ne me semble pas relever de la même cupido, si ce n’est de la même libido. »

Hyppolite intervient avec une subtilité hégélienne, évoquant une « domination » d’un ordre supérieur s’exerçant sur un sujet qui reste sujet (dialectique du maître et de l’esclave).

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Les deux théories de l’ego et la critique radicale de l’ego-psychology

Lacan opère un geste décisif en rappelant l’existence de deux théories de l’ego chez Freud :

  • Celle des Studien de 1895, où l’ego est une « masse idéationnelle ».
  • Celle qui émerge après 1920 (Au-delà du principe de plaisir), où le moi devient une instance de méconnaissance.

Il nomme alors sa cible : le « triumvirat de New York » (Hartmann, Kris, Loewenstein), fondateurs de l’ego-psychology. Leur programme est de faire entrer la psychanalyse dans la psychologie générale, neutralisant la théorie originale du moi en l’absorbant dans le paradigme qu’elle devait renverser. Le moi devient un agent d’adaptation, avec sa « sphère sans conflit ».

Le déplacement magistral : De la résistance aux retrouvailles

Alors qu’Anzieu plaçait la résistance au centre comme « cellule germinale », Lacan déplace le centre de gravité vers la restitution du passé. Il insiste : la psychanalyse n’est pas fondamentalement une science des forces (modèle énergétique), c’est une science de l’histoire du sujet. La cure est un travail de reconstruction qui donne au passé sa forme symbolisée.

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La critique de la technique du « hic et nunc » — Le cas d’Annie Reich

Lacan illustre cela par une critique technique s’appuyant sur un article d’Annie Reich de 1951, représentatif de l’orientation privilégiant l’ici-et-maintenant (hic et nunc) de la séance.

Le cas d’interprétation « d’ego à ego »

Un analysant fait une intervention radio après la mort récente de sa mère. Brillant à l’émission, il arrive à la séance suivante dans un état confusionnel. L’analyste interprète : « Vous êtes dans cet état parce que vous pensez que je vous en veux de ce succès. » L’analysant émerge aussitôt du brouillard. Mais il faudra un an pour découvrir que l’état confusionnel était un contre-coup des réactions de deuil.

Lacan démonte la technique :

1. La sortie de la confusion ne prouve pas la justesse : il a simplement retrouvé l’unité de son moi contre un adversaire.

2. La dimension symbolique a été manquée : la parole radio s’adressait « à une foule invisible », potentiellement à la mère disparue.

Le danger de l’auto-confirmation

C’est le cœur de la critique de l’interprétation « d’ego à ego, ou d’égal à égal ». Mobiliser ses propres sentiments comme grille de lecture n’est rien d’autre que de la projection. Lacan ajoute : « les sentiments sont toujours réciproques ». L’analyste jaloux trouvera un analysant provocateur. Cette technique est auto-confirmante : elle sera obligatoirement vérifiée par l’actualisation du sentiment qu’elle nomme.

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L’exigence du troisième terme et la définition rigoureuse de la résistance

De cette analyse sort le principe cardinal : il faut, dans toute interprétation, au moins un troisième terme. L’analyse requiert structurellement l’introduction d’un tiers (d’un autre ordre que l’ego) pour briser la circularité dyadique. En 1954, Lacan pointe déjà vers le Symbolique, le langage, la loi, le grand Autre, qui traverse l’axe imaginaire du duel.

Retour à Freud et la définition philologique

Lacan opère un geste philologique magistral pour redéfinir la résistance. Elle ne se trouve pas dans les Études sur l’hystérie, mais dans L’Interprétation des rêves : « Was immer die Fortsetzung der Arbeit stört, ist ein Widerstand ». Soit : « Tout ce qui interrompt la continuation du travail est une résistance. »

1. Elle n’est pa...