Le deuxième billet de cette série s'achevait sur l'exigence par laquelle Lacan referme sa partie sur le symbole : la psychanalyse ne donnera de fondements scientifiques à sa théorie comme à sa technique qu'en formalisant, outre la théorie historique du symbole, « la logique intersubjective et la temporalité du sujet ». La troisième partie fait droit à l'annonce, et son titre la reprend mot pour mot : les résonances de l'interprétation et le temps du sujet dans la technique psychanalytique.

Les deux termes du titre ne sont pas juxtaposés. Une interprétation ne résonne que dans une durée scandée, et la scansion n'a de portée que parce que la parole résonne. C'est la thèse que déplie toute la partie : l'efficace de l'interprétation ne tient ni à l'exactitude de son contenu ni à l'information qu'elle transmet, mais à sa résonance dans le temps du sujet — et c'est de là, non d'un standard, que la technique se déduit. La démonstration s'appuiera sur un cas où Freud se trompe et guérit néanmoins.

Faire entendre ce qu'elle ne dit pas

Lacan pose d'abord ce que l'écoute analytique n'est pas. « Sans doute avons-nous à tendre l'oreille au non-dit qui gîte dans les trous du discours », écrit-il, mais ceci n'est pas à entendre « comme de coups qu'on frapperait derrière le mur ». L'avertissement compte. Le non-dit n'est pas un message émis d'ailleurs, qu'il s'agirait de capter et de décoder ; il n'est pas derrière la parole, il est en elle, dans ses trous. Ce n'est pas un second discours caché sous le premier, mais une propriété du premier.

Pour la nommer, Lacan emprunte à la poétique hindoue sa notion de dhvani : cette propriété de la parole de faire entendre ce qu'elle ne dit pas. Il en donne l'apologue. Une jeune fille attend son amant au bord du fleuve ; survient un brahmane ; elle l'accueille en termes si engageants qu'il s'écarte — car ce qu'elle lui a fait entendre, sans le dire, c'est qu'un lion hante les lieux. « L'absence du lion peut donc avoir autant d'effets que le bond qu'à être présent, il ne fait qu'une fois », selon le proverbe qu'appréciait Freud. Le lion absent opère par sa seule évocation. Ce n'est pas la chose présente qui agit, mais le terme qui la fait entendre en son absence — et l'on reconnaît là, transposée dans l'écoute, l'opération que le Fort-Da donnait comme naissance du symbole.

D'où la formule qui commande toute la technique : « la fonction du langage n'y est pas d'informer, mais d'évoquer ». Interpréter n'est pas transmettre un savoir au sujet ; c'est produire, par la parole, une résonance dans ce qu'il dit à son insu. Et le but s'énonce en conséquence : introduire le sujet « au langage de son désir », ce langage premier dans lequel, au-delà de ce qu'il nous dit de lui, déjà il nous parle sans le savoir — dans les symboles du symptôme tout d'abord. Lacan y met même une pointe d'humour : il s'agirait de restituer au sujet la liberté souveraine dont fait preuve Humpty Dumpty rappelant à Alice qu'il est, après tout, le maître du signifiant, s'il ne l'est pas du signifié où son être a pris sa forme. Le partage est saussurien ; ce qu'il sert ici, c'est une clinique : le sujet n'est pas maître du sens où il s'est formé, mais il peut le devenir des termes où il se dit.

L'interprétation qui se trompe et qui opère

La preuve, Lacan la prend chez Freud, et dans le cas où l'écart entre l'exactitude et l'efficace est le plus visible : l'Homme aux rats.

Il en relève d'abord un trait de conduite. Loin d'interpréter la résistance, Freud « nous étonne en accédant à sa requête », au point de paraître entrer dans le jeu du sujet. Lacan y lit un don symbolique de la parole, gros d'un pacte secret, pris dans la participation imaginaire qui l'enveloppe — et dont la portée se révélera plus tard dans l'équivalence que le sujet institue entre les rats et les florins dont il rétribue l'analyste. Puis Freud rompt brusquement, dès qu'il voit que la résistance ménagée maintient le dialogue au niveau d'une conversation où le sujet perpétuerait sa séduction avec sa dérobade. Ménager la résistance et l'interpréter sont deux erreurs symétriques ; ce qui décide, c'est le moment.

Vient ensuite l'interprétation proprement dite, et Lacan en énonce d'abord le principe : « Freud va jusqu'à en prendre à son aise avec l'exactitude des faits, quand il s'agit d'atteindre à la vérité du sujet. » La distinction que la deuxième partie posait entre l'exactitude et la vérité pour situer la psychanalyse parmi les sciences devient ici une catégorie technique.

Le fait est précis. Freud aperçoit le rôle déterminant qu'a joué, dans le déclenchement de la phase actuelle de la névrose, la proposition de mariage apportée au sujet par sa mère ; et il en interprète néanmoins l'effet comme une interdiction portée par le père contre la liaison avec la dame — un père mort depuis des années. « Ceci n'est pas seulement matériellement inexact. Ce l'est aussi psychologiquement, car l'action castratrice du père [...] n'a dans ce cas joué qu'un rôle de second plan. »

Il faut s'arrêter sur ce que la phrase engage. Elle est écrite par celui qui fait de la fidélité à Freud son principe, dans un texte destiné à fonder l'enseignement d'un groupe qui vient de rompre avec l'institution internationale, et où l'autorité de Freud est à peu près le seul appui dont il dispose. Et elle dit de Freud, sur l'une des observations les plus détaillées de son œuvre, qu'il s'est trompé. Ce n'est pas une réserve que Freud aurait lui-même consentie : il n'est jamais revenu sur cette lecture. La correction vient du dehors, et elle porte sur le contenu même de ce qu'il avançait. Lacan répétera le geste quelques pages plus loin à propos de Dora, dont l'échec est rapporté aux préjugés qui constituaient le contre-transfert de Freud. Deux fois, donc : ce n'est pas un accident de lecture, c'est une manière de lire. Et Lacan ne l'improvise pas — il renvoie ici même au séminaire qu'il avait consacré au cas, dont l'encart rend compte.

Car l'interprétation, fausse, opère. « L'aperception du rapport dialectique est si juste » que l'intervention, portée à ce moment, déclenche la levée décisive des symboles mortifères qui liaient narcissiquement le sujet à son père mort et à la dame idéalisée — deux images se soutenant l'une l'autre dans une équivalence caractéristique de l'obsessionnel, l'une par l'agressivité fantasmatique qui la perpétue, l'autre par le culte mortifiant qui la transforme en idole. Ce n'est donc pas l'énoncé de Freud que Lacan sauve, c'est son acte. Et le retour à Freud, du même coup, cesse d'être un retour à ses énoncés.

Une interprétation inexacte quant au contenu peut donc être juste quant à la structure, et c'est de cette justesse-là qu'elle tire son effet. Ce que Freud fait retrouver au sujet, à travers l'histoire de l'indélicatesse paternelle et du mariage, c'est la constellation qui présida à sa naissance : la dette symbolique dont sa névrose est le protêt. Le terme est emprunté au commerce — le protêt constate le non-paiement d'une traite. La névrose n'est pas un désordre du sentiment ; elle est l'enregistrement d'une dette contractée dans le symbolique, et que le sujet ne peut acquitter. C'est cette dette qu'il tente de régler dans le transfert, sous la forme de la fille imaginaire qu'il donne à Freud pour en recevoir de lui l'alliance — et qui, dans un rêve-clef, lui dévoile son vrai visage : celui de la mort qui le regarde de ses yeux de bitume.

Ces succès, pourtant, ne vont plus pour les analystes de 1953 « sans scandale ». Le sans-gêne de l'endoctrination qu'ils croient y lire les intimide, puis les embarrasse ; certains vont jusqu'à mettre en doute que ce fût là une bonne technique. On mesure ici combien la position de Lacan est inverse de la leur. Là où ses contemporains épargnent les interprétations de Freud pour condamner sa manière, il concède l'erreur d'interprétation — plus nettement qu'aucun d'eux ne l'aurait fait — et défend la manière. À ceux qui reprochent à Freud d'avoir trop parlé, il répond par un argument d'historicité qui vaut d'être retenu. Pour que le message de l'analyste réponde à l'interrogation du sujet, il faut que celui-ci l'entende comme la réponse qui lui est particulière ; les patients de Freud avaient le privilège de la recevoir de la bouche même de celui qui l'annonçait. Aujourd'hui, la vulgarisation des notions freudiennes, leur rentrée dans ce que Lacan nomme le mur du langage, amortirait l'effet de notre parole si nous lui donnions le style des propos tenus par Freud à l'Homme aux rats. Ce n'est pas la technique de Freud qui est en cause, c'est l'épaisseur nouvelle de la langue commune où ses termes sont retombés.

Reconnaître ou abolir

Si l'interprétation opère par résonance, c'est que la parole n'est pas un signe. Lacan y consacre une réfutation en forme d'hypothèse retournée : si la communication du langage était un signal par lequel un émetteur informe un récepteur au moyen d'un code, il n'y aurait aucune raison de ne pas accorder autant de créance, et plus encore, à tout autre signe — il y aurait même toute raison de préférer les modes d'expression qui se rapprochent du signe naturel. C'est exactement la pente d'une technique qui délaisse la parole pour le comportement à déchiffrer. La conséquence absurde condamne le principe.

La parole est d'un autre ordre, et la plus haute de ses fonctions est celle qui engage son auteur en investissant son destinataire d'une réalité nouvelle : d'un « Tu es ma femme », un sujet se scelle d'être l'homme du conjungo. Elle fonde, elle institue. Aussi Lacan peut-il opposer la réponse à la réaction : nul appareil cybernétique, si riche qu'on l'imagine, ne fera une réaction de ce qui est une réponse. Le schéma stimulus-réponse escamote la subjectivité qu'il a d'abord introduite en douce.

De là une conséquence pour la conduite de la cure, et qui est peut-être la formulation la plus exigeante de toute la partie. La réponse de l'analyste ne se borne pas à être reçue comme approbation ou rejet ; elle reconnaît ou abolit le sujet. « Telle est la responsabilité de l'analyste chaque fois qu'il intervient par la parole. » Car toute intervention parlée est non seulement reçue selon la structure du sujet, mais y prend une fonction structurante en raison de sa forme. C'est à ce titre que Lacan range les psychothérapies non analytiques, et jusqu'aux plus communes ordonnances médicales, parmi les interventions qu'on peut qualifier de systèmes obsessionnels de suggestion, de suggestions hystériques d'ordre phobique, voire de soutiens persécutifs — chacune tirant son caractère de la sanction qu'elle donne à la méconnaissance par le sujet de sa propre réalité. Elles structurent, elles aussi ; mais elles structurent l'aliénation.

Encore faut-il rappeler que la parole a du poids. « Le langage n'est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps. » Les mots se prennent dans les images du corps : ils peuvent engrosser l'hystérique, s'identifier à l'objet du penis-neid, représenter le flot d'urine de l'ambition urétrale ou l'excrément retenu de la jouissance avaricieuse. La parole peut ainsi devenir objet imaginaire, voire réel, et ravaler par là même la fonction du langage ; c'est alors, précise Lacan, qu'on la met dans la parenthèse de la résistance qu'elle manifeste. La résistance n'est pas une force opposée au traitement : c'est la parole tombée du symbolique dans l'imaginaire, où elle fait obstacle au lieu d'évoquer.

Le mouvement culmine sur une phrase qui vaut définition. « L'analyse ne peut avoir pour but que l'avènement d'une parole vraie et la réalisation par le sujet de son histoire dans sa relation à un futur. » Les deux termes se répondent. La parole vraie est la parole pleine que suivait le premier billet ; l'histoire n'est pas un passé à retrouver, mais une temporalité orientée. Lacan en avait donné plus haut la grammaire : ce qui se réalise dans mon histoire n'est ni le passé défini de ce qui fut, puisqu'il n'est plus, ni même le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais « le futur antérieur de ce que j'aurai été pour ce que je suis en train de devenir ». Le sujet ne récupère pas son passé ; il le détermine depuis ce qu'il devient.

Le moi et le je

Que la parole soit ainsi structurante impose de savoir à qui l'on parle. Lacan pose deux règles.

La première est positive : « c'est donc toujours dans le rapport du moi du sujet au je de son discours qu'il vous faut comprendre le sens du discours pour désaliéner le sujet ». Le moi est l'instance imaginaire, lieu de la méconnaissance ; le je est le sujet qui parle. Le sens ne se lit ni dans l'un ni dans l'autre, mais dans leur écart. La seconde règle est négative, et c'est elle qui tranche : « vous ne sauriez y parvenir si vous vous en tenez à l'idée que le moi du sujet est identique à la présence qui vous parle ». Prendre l'interlocuteur présent pour le sujet, c'est s'interdire par avance toute désaliénation.

La distinction se vérifie dans la clinique des structures. L'hystérique captive son objet dans une intrigue raffinée, mais son moi est dans le tiers, par le médium de qui elle jouit de cet objet où sa question s'incarne. L'obsessionnel, lui, entraîne dans la cage de son narcissisme les objets où sa question se répercute, dans l'alibi multiplié de figures mortelles, et en adresse l'hommage ambigu vers la loge où lui-même a sa place : celle du maître qui ne peut se voir. D'où deux directions distinctes. Pour la première, il faut lui faire reconnaître où se situe son action — et l'acting out y prend son sens littéral, puisqu'elle agit hors d'elle-même. Pour le second, il faut se faire reconnaître dans le spectateur invisible de la scène, à qui l'unit la médiation de la mort. La technique ne s'applique pas uniformément ; elle se règle sur la structure.

Le temps du sujet

Reste à savoir ce que l'analyste fait, lui, pendant que le sujet parle. La réponse est : rien, mais d'une manière précise.

L'abstention de l'analyste, son refus de répondre, est « un élément de la réalité dans l'analyse » — et, plus exactement, « c'est dans cette négativité en tant qu'elle est pure, c'est-à-dire détachée de tout motif particulier, que réside la jointure entre le symbolique et le réel ». La formule est remarquable : le silence n'est pas absence d'intervention, c'est l'intervention dont la pureté même fait la jointure des registres. Ce non-agir se fonde sur un principe hégélien — tout ce qui est réel est rationnel — et sur le motif qui s'ensuit, qu'il appartient au sujet de retrouver sa mesure. On mesurera l'écart avec la conférence du 8 juillet 1953, où le réel restait le terme le plus hésitant des trois : quelques semaines plus tard, il est nommé, situé, et articulé au symbolique par une opération technique déterminée.

Lacan résume sa position en une image musicale : « seulement nous doublons de notre lai son antienne ». L'analyste n'ajoute pas un message au message ; il double, il accompagne, il reprend l'antienne du patient. C'est le principe non additif de l'intervention — et l'exact contraire de ce que devient une écoute qui, à force de parier qu'elle comprend, apprend au sujet à battre lui-même la mesure. Cette dérive, Lacan la nomme sans détour : une forme de suggestion qui en vaut bien une autre, « c'est-à-dire que comme en toute autre on ne sait qui donne la marque ». La question se pose alors dans toute son ampleur : la psychanalyse reste-t-elle une relation dialectique où le non-agir guide le discours du sujet vers la réalisation de sa vérité, ou se réduira-t-elle à une relation fantasmatique où « deux abîmes se frôlent » sans se toucher, jusqu'à épuisement de la gamme des régressions imaginaires ?

Si l'analyse en est venue là, Lacan en désigne la source, et c'est le point le plus incisif de la partie. Tout le procès remonte « à la mauvaise conscience que l'analyste a prise du miracle opéré par sa parole ». Il interprète le symbole, et voici que le symptôme, qui l'inscrivait en lettres de souffrance dans la chair du sujet, s'efface. « Cette thaumaturgie est malséante à nos coutumes. » Honteux d'une efficace qui ressemble à de la magie, l'analyste s'en décharge en imputant au patient une pensée magique, et rétablit avec lui ces justes distances dont Lacan retrouve la tradition dans les lignes où Pierre Janet toisait les petites capacités de l'hystérique — « la pauvrette » qui ne comprend rien à la science, dont la pensée manque de contrôle et dont on s'étonnera plutôt qu'elle soit encore honnête. La question tombe : si Freud avait été capable de signer ces lignes, comment aurait-il pu entendre la vérité incluse aux historiettes de ses premiers malades, ou déchiffrer un délire comme celui de Schreber jusqu'à l'élargir à la mesure de l'homme éternellement enchaîné à ses symboles ?

C'est dans ce contexte que Lacan aborde le temps, et l'on comprend pourquoi il y met tant de prix : la durée de la séance est le lieu où se décide si l'analyste opère ou se dérobe. Le principe est posé d'abord : la durée de la cure « ne peut être anticipée pour le sujet que comme indéfinie ». Freud lui-même y revient dans son article sur l'analyse finie ou indéfinie, en reprenant appui sur le cas de l'Homme aux loups. Quant à la durée de la séance, Lacan observe que le caractère tabou sous lequel on l'a produite dans de récents débats prouve assez combien la subjectivité du groupe en est peu libérée — et que le scrupule, pour ne pas dire l'obsession, avec lequel on observe un standard dont les variations historiques et géographiques n'inquiètent pourtant personne, signale un problème qu'on redoute d'aborder parce qu'il entraînerait loin dans la mise en question de la fonction de l'analyste. Il ajoute que le malaise de l'homme moderne n'indique pas précisément que cette précision soit pour lui un facteur de libération.

Car la séance a une portée que le chronomètre ignore. « La suspension de la séance ne peut pas ne pas être éprouvée par le sujet comme une ponctuation dans son progrès. » Le sujet en calcule l'échéance pour l'articuler à ses propres délais, voire à ses échappatoires ; il l'anticipe en la soupesant à la façon d'une arme, en la guettant comme un abri. Dès lors, l'indifférence avec laquelle la coupure du timing interrompt les moments de hâte peut être fatale à la conclusion vers quoi se précipitait le discours, y fixer un malentendu, ou fournir prétexte à une ruse rétorsive. Ce que le standard tient pour un cadre neutre est en réalité une opération sur le temps du sujet — et une opération aveugle.

L'obsessionnel en fournit la démonstration. Le sens de son discours est soutenu par sa relation au maître, en tant que c'est sa mort qu'il attend ; et dans l'incertitude du moment où elle arrivera, il attend. Telle est la raison intersubjective de son doute et de sa procrastination, que les bons enfants du catéchisme analytique expriment en disant que l'ego du sujet cherche à séduire son super-ego. Une séance à durée fixe entre dans son jeu, puisqu'elle lui garantit le terme qu'il attendait. Une séance dont il ignore le terme le prive de son alibi — et Lacan note qu'à ce moment cet alibi, jusqu'alors inconscient, commence à se découvrir pour lui, et qu'on le voit rechercher passionnément la raison de tant d'efforts. C'est de cette expérience que Lacan tire l'argument le plus exposé de tout le Rapport, et il le donne avec précision : dans un moment de sa pratique venu à sa conclusion, ce qu'on a appelé ses séances courtes a fait venir au jour, chez un sujet mâle, des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de leur résolution par césarienne — « dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l'art de Dostoïevski ».

La mort et l'œuvre

« Nous voici donc au pied du mur, au pied du mur du langage. Nous y sommes à notre place, c'est-à-dire du même côté que le patient, et c'est sur ce mur, qui est le même pour lui et pour nous, que nous allons tenter de répondre à l'écho de sa parole. » L'analyste n'est pas au-delà du mur ; il n'a pas accès à un ailleurs d'où viendrait le sens. Il travaille sur la même surface.

Deux refus s'opposent à cette place, et Lacan les réunit dans une même phrase, ce qui est le trait le plus révélateur. Se conjoignent dans un même refus ceux qui mènent l'analyse autour d'une conception du moi dont l'erreur a été dénoncée, et ceux qui, comme Reich, vont si loin dans le principe d'aller chercher au-delà de la parole l'ineffable expression organique qu'ils pourraient symboliser, comme lui le fait dans le schéma de L'Analyse du caractère, l'induction orgasmique qu'ils attendent de l'analyse. Renforcer le moi ou libérer le corps de son armure : deux manières opposées de chercher hors de la parole ce que la parole seule opère.

Reste alors à dire ce qui borne le temps du sujet, et c'est la notion d'instinct de mort — que Lacan tient pour ironique, son sens devant être cherché dans la conjonction de deux termes contraires, vie et mort se composant en relation polaire au sein même des phénomènes qu'on rapporte à la vie. Il en rappelle la généalogie : Freud renvoie expressément sa nouvelle conception aux deux principes auxquels Empédocle d'Agrigente soumettait les alternances de la vie universelle, dans l'indistinction présocratique de la nature et de l'esprit — le conflit de Philia, l'amour, et de Neikos, la discorde.

Et il en donne la lecture qui commande tout : « l'instinct de mort exprime essentiellement la limite de la fonction historique du sujet ». Non une force biologique, non une pulsion organique : la limite de l'historisation. Cette limite est la mort, non comme échéance éventuelle de la vie de l'individu ni comme certitude empirique, mais selon la formule de Heidegger, comme possibilité absolument propre, inconditionnelle, indépassable, certaine et comme telle indéterminée du sujet — entendu du sujet défini par son historicité. Ce qu'elle représente, c'est le passé sous sa forme réelle : ni le passé physique dont l'existence est abolie, ni le passé épique tel qu'il s'est parfait dans l'œuvre de mémoire, ni le passé historique où l'homme trouve le garant de son avenir, mais « le passé qui se manifeste renversé dans la répétition ».

C'est ici que la partie rejoint son point de départ symbolique. « Le moment où le désir s'humanise est aussi celui où l'enfant naît au langage » : l'entrée dans le symbolique et l'humanisation du désir sont un seul et même passage. Et la formule qui l'énonce est celle que le billet précédent suivait dans le Fort-Da : « le symbole se manifeste d'abord comme meurtre de la chose, et cette mort constitue dans le sujet l'éternisation de son désir ». Que le mot tue la chose et que la mort borne l'histoire ne sont pas deux thèses distinctes : c'est la même opération, saisie une fois à son origine et une fois à son terme. Aussi rien ne distingue un rat du rat, tandis qu'Empédocle se précipitant dans l'Etna laisse à jamais présent dans la mémoire des hommes cet acte symbolique de son être-pour-la-mort.

Le Rapport se referme sur une ouverture. La dialectique n'est pas individuelle, et « la question de la terminaison de l'analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c'est-à-dire de tous ceux qu'elle s'associe dans une œuvre humaine ». La fin de la cure n'est pas un état atteint par un sujet solitaire ; c'est le moment où son désir s'inscrit dans un travail partagé. La psychanalyse s'y révèle médiatrice entre l'homme du souci et le sujet du savoir absolu — entre Heidegger et Hegel, dont les noms auront traversé toute la partie.

Et l'envoi répond par avance à l'objection qu'on lui fera, celle de détourner l'œuvre de Freud de ses assises biologiques vers les références culturelles qui la parcourent. Lacan n'entend prêcher ni la doctrine du facteur b, par quoi l'on désignerait les unes, ni celle du facteur c, où l'on reconnaîtrait les autres. Il aura voulu rappeler seulement « l'a, b, c, méconnu de la structure du langage », et faire épeler à nouveau « le b-a, ba, oublié, de la parole ». Trois parties, et une seule leçon : que la psychanalyse n'a d'autre matière que celle-là, et qu'il n'y a pas eu, pour la retrouver, à chercher ailleurs qu'au pied du mur.