À ses élèves réunis ce mercredi-là, Lacan revient sur un cas qu’une présentation de Mlle Gélinier, la semaine précédente, avait laissé en suspens : le petit Dick, l’enfant que Mélanie Klein décrit dans son article de 1930 L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi. Un enfant énigmatique, qui possède le langage mais n’en use pas, qui n’a ni angoisse ni symptôme, et que Klein parvient pourtant à débloquer par des interprétations d’une brutalité technique presque scandaleuse.

L’enjeu n’est pas anecdotique. Si l’interprétation kleinienne réussit dans ce cas, c’est qu’elle touche à quelque chose que sa théorie ne formule pas — quelque chose qui concerne la structure même de la réalité humaine et la place qu’y tient la parole. Lacan va consacrer la séance entière à dégager cette structure, en empruntant son modèle à une discipline imprévue : l’optique géométrique.

Le modèle optique de Bouasse : l’expérience du bouquet renversé

L’expérience est connue depuis le XIXe siècle et figure dans le manuel d’Henri Bouasse, Optique et photométrie dites géométriques (Paris, Delagrave, 1934, pp. 86-87).

Le dispositif est simple. On dispose d’un miroir concave de grande ouverture. Sous une boîte aux faces latérales fermées, mais ouverte vers le haut, on suspend à l’envers un véritable bouquet de fleurs. Sur la boîte, on pose un vase vide. Le miroir est réglé de telle sorte que son image réelle, formée par les rayons réfléchis, vienne se composer exactement au-dessus du vase, donnant à l’observateur l’illusion saisissante d’un vase fleuri.

Expérience du bouquet renversé de Bouasse : modèle optique de Lacan illustrant l'articulation de l'imaginaire et du réel

À une condition, et c’est la clef : l’œil doit être placé dans un certain cône — l’espace conique défini par les rayons qui forment l’image. À l’intérieur de ce cône, le sujet voit un vase surmonté de fleurs, parfaitement unifié, indiscernable d’un vrai bouquet. À l’extérieur, l’illusion s’effondre : on ne voit plus que le vase nu, ou les fleurs flottant en l’air, dissociées de leur support.

Le matériel optique — bouquet réel, vase réel, image réelle produite par le miroir — est rigoureusement le même dans les deux cas. Ce qui change, c’est la position de l’œil. Et c’est cette position seule qui décide si l’imaginaire (l’image renversée) viendra ou non investir le réel (le vase) pour composer cette réalité unifiée que nous appelons « voir un bouquet sur un vase ».

Bouasse, qui ne soupçonne rien des usages que Lacan en fera, écrit lui-même que l’expérience produit une « impression de réalité » : il faut, dit-il, que l’observateur puisse déplacer un peu son œil sans cesser de voir le bouquet; il faut surtout qu’il s’agisse d’une vision binoculaire, qui « fixe la position des objets d’une manière beaucoup plus précise ».

C’est de cette expérience que Lacan se servira comme modèle exemplaire pour penser la jonction des registres dans la constitution du réel pour un sujet humain.

La géologie pour la stratification, l'optique pour l'image

Avant d’arriver à Bouasse, Lacan ouvre la séance en évoquant la géologie. Il y trouve un premier modèle pour penser ce qui le préoccupe : la stratification des registres psychiques. « Vous n’imaginez pas, mes pauvres amis, ce que vous devez à la géologie ! » Les couches qui se déplacent, les territoires connexes séparés par des clivages, le passage d’une couche récente à une couche très antérieure — toute cette imagerie offre une première manière de penser la coexistence et l’articulation de plans hétérogènes dans l’expérience psychique.

Lacan invite même les analystes à « faire l’achat d’un petit bouquin de géologie » et glisse en passant une remarque fondamentale : « il y a des situations chaotiques qui ne sont pas toutes dues à l’analyse, mais à l’évolution du sujet ». Avis aux analystes pressés d’expliquer les bouleversements de leurs analysants par la seule cure : il existe un chaos inhérent au devenir d'un sujet, antérieur à toute analyse.

Mais la géologie ne lui suffira pas. Elle décrit la stratification, pas l’opération qui produit la réalité psychique. Pour cela, il lui faut une science de l’image : l’optique.

Ce qui rend l’optique si féconde est paradoxal : c’est une science objective qui n’a affaire qu’à de l’image — c’est-à-dire à quelque chose qui n’existe que pour un œil, depuis une position. « C’est l’expérience qui nous guide en cette matière, où pourtant à tout instant toute la subjectivité est engagée. » Lacan donne pour exemple l’arc-en-ciel : entièrement subjectif (il dépend de votre position), et pourtant un appareil photographique l’enregistre objectivement. C’est exactement cette opération simultanément subjective et objective qu’il veut comprendre dans la constitution de la réalité humaine.

À condition, prévient Lacan en citant Freud — qui comparait l’appareil psychique à un microscope dans la Traumdeutung —, de ne pas « prendre l’échafaudage pour le bâtiment ». Le modèle aide à penser ; il n’est pas la chose pensée.

La jonction du symbolique et de l’imaginaire dans le réel

C’est à cet endroit que Lacan énonce sa thèse directrice : tout le problème est celui de la jonction du symbolique et de l’imaginaire dans la constitution du réel.

Trois registres, donc, qu’il faut soigneusement distinguer :

L’imaginaire : le registre des images, des gestalts*, du moi, des identifications spéculaires — tout ce que met en place le stade du miroir, ainsi que l’économie kleinienne des objets bons et mauvais.

* Le symbolique : le registre du langage, de la chaîne signifiante, de la différence, de la loi.

* Le réel : à ce stade de son enseignement, il désigne encore largement un monde stable, peuplé d’objets reconnaissables, où le sujet peut se situer.

Le modèle optique va permettre de penser leur articulation. Espaces imaginaire et réel se confondent dans le dispositif du miroir en une seule réalité perçue, à condition que la position soit bonne. Dans l’optique, c’est l’œil et son cône. Dans la vie d’un sujet humain, c’est sa place dans la parole.

« La situation du sujet est essentiellement caractérisée par sa place dans le monde symbolique, autrement dit, dans le monde de la parole. » La place tient lieu de tout. Avant les identifications ou les contenus inconscients, il faut que le sujet ait été assigné quelque part dans la parole — qu’il puisse « s’appeler PEDRO ». L’opération d’être nommé, voilà ce qui place l’œil dans le cône.

Cette leçon fait écho à notre présentation du 17 février et aux réflexions de NLS-Québec : l’opération symbolique (la nomination adressée) opère par elle-même, indépendamment de l'exactitude théorique que l’analyste en produit.

Le cas Dick selon Mélanie Klein (1930) : un blocage de la symbolisation

Dans son article L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi, Klein expose le cas d’un garçon de quatre ans au développement équivalent à celui d'un enfant de dix-huit mois. « This child, Dick, was largely devoid of affects, and he was indifferent to the presence or absence of mother or nurse. » Dick ne joue pas, n’a pas peur, ne cherche aucune consolation et regarde Klein « as if I were a piece of furniture ».

Pour Klein, le développement normal implique une agressivité sadique précoce générant une angoisse tolérable. Cette angoisse pousse l’enfant à substituer aux objets attaqués d’autres objets : c’est la formation des symboles. Chez Dick, une défense prématurée et excessive contre le sadisme aurait bloqué cette dialectique. Dick s’est retiré dans une absence d’affect. « The ego had ceased to develop phantasy-life and to establish a relation with reality. »

L’intervention de Klein est célèbre par sa brutalité. Lors de la première rencontre, elle prend deux trains en bois et les nomme : « Daddy-train », « Dick-train ». L’enfant pousse le « Dick » vers la fenêtre et dit « Station ». Klein interprète : « The station is mummy; Dick is going into mummy. » Dick s'enferme alors dans l'espace entre deux portes et dit « dark ». Klein commente : « It is dark inside mummy. Dick is inside dark mummy. » L’enfant manifeste alors, pour la première fois, de l'angoisse, de l'intérêt, puis du jeu.

Le succès est fulgurant, mais Klein le théorise avec ses propres concepts : accès à l’inconscient, diminution de l’angoisse latente. Lacan, fort de ses trois registres, propose une tout autre lecture.

Retour sur Dick : pourquoi l'interprétation kleinienne réussit-elle ?

Dick, souligne Lacan, a tout le matériel imaginaire (incorporations, objets rejetés), mais ce matériel reste « préparé mais non advenu ». Pourquoi ?

Parce que chez lui, le bouquet et le vase ne peuvent pas être ensemble. Dick a des objets réels (le coin sombre, le train) et des contenus imaginaires, mais la jonction ne se fait pas. « Tout, en quelque sorte, est également réel et également indifférent. »

Ce défaut ne vient pas d'un manque de langage : « Dick avait déjà très suffisamment son système de langage. » Ce qui manque, c’est la parole. « Le sujet vient à se situer dans le langage, au niveau de la parole, ce qui n’est pas pareil. » Le langage est le code acquis ; la parole est l’acte d'occuper une place et de s'adresser à un Autre. « Cet enfant n’adresse aucun appel. »

L’intervention de Klein opère exactement cela : par ses nominations (« Dick-train »), elle lui assigne une place de sujet adressé. Immédiatement, Dick demande sa nurse. Il y a un sujet d’énonciation. L’imaginaire se met à investir le réel, et le développement repart.

Ce que la séance change : trois renversements cliniques

Cette séance opère trois renversements qui marqueront durablement la clinique lacanienne :

1. La place symbolique soutient l'ego (et non l'inverse) : Lacan rompt avec l’ego-psychology. L’ego n’apparaît pas tant que l’œil n’est pas dans le cône. Chez Dick, le moi était déjà constitué, mais figé hors du circuit de la parole, dans un rapport non médié au réel.

2. La cure est une institution, non un dévoilement : Klein croit avoir ouvert les portes de l'inconscient. Lacan corrige : « Il n’y a aucune espèce d’inconscient dans le sujet. L’inconscient est le discours de l’autre. » Il n'y a pas d'inconscient enfoui à découvrir, il y a un inconscient à construire. Klein, en parlant à Dick, institue le sujet.

3. La portée anthropologique de la psychanalyse : L’homme est humanisé par la parole. Dick est biologiquement intact, mais non humanisé tant que la parole n’a pas pris sur lui. L’analyse restaure ou installe ce passage anthropologique.

Conclusion : ce qui se garde, ce qui se laisse

Lacan glisse que le complexe d’Œdipe, comparé à d'autres structures mythologiques, « n’est qu’une mince petite rigolade ». L’Œdipe est une « clef », mais il y a « tout un trousseau ». L’ordre symbolique déborde le strict cadre œdipien freudien.

Enfin, Lacan insiste sur une règle clinique fondamentale : l’analyste doit se garder de comprendre trop. « Interpréter et s’imaginer comprendre n’est pas du tout la même chose, c’est même exactement le contraire. »

Klein réussit précisément parce qu’elle ne « comprend » pas Dick au sens habituel. Elle nomme. Elle plaque des signifiants sur des fragments de monde, ouvrant ainsi une place d'où le sujet peut enfin dire, se taire, ou appeler.

Cette séance forme l’une des premières grandes élaborations de Lacan sur l’articulation des trois registres. Le modèle optique du bouquet renversé sera complexifié par la suite, tout comme la distinction langage / parole, qui deviendra l’opposition entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation. Mais l’essentiel est posé ici, autour d’un enfant qui, dans le dispositif d’une parole adressée, finit par appeler.