Après avoir consacré deux leçons à explorer le cas Dick présenté par Melanie Klein, Lacan se concentre lors de cette leçon sur le petit Robert, un patient que suit depuis environ deux ans la psychanalyste en formation Rosine Lefort, à l'institution où elle exerce — annexée au dépôt de Denfert (le Foyer Parent-de-Rosan). À travers ce cas, nous découvrons un enfant qui n'a qu'un usage très faible du langage et qui présenterait un important déficit de l'imaginaire. Cette carence de la fonction d'imaginaire — qui était, en un sens, déjà marquée chez Dick — semble au centre de la difficulté de constitution du moi du petit patient de Lefort.

Mais avant de céder la parole à son élève, Lacan ouvre la séance par un développement décisif : c'est la fonction imaginaire elle-même qu'il faut introduire dans la théorie du transfert.

Transfert et amour en psychanalyse

Lacan articule d'abord transfert et résistance. Si la résistance se manifeste comme inflexion anxiogène au niveau de l'échange symbolique, le transfert lui-même répond d'un autre principe — ce qu'il appelle ici son « ressort énergétique fondamental ». Il faut donc distinguer, dans le phénomène du transfert, ce qui relève de la résistance et ce qui relève d'autre chose.

Cette autre chose, c'est l'amour. Lacan revient sur les « Observations sur l'amour de transfert » de Freud (1915), où celui-ci va jusqu'à soutenir que, dans son fond, le transfert et l'amour-passion ordinaire sont équivalents sur le plan psychique. Ni plus, ni moins. Aucune élusion possible : le phénomène amoureux du transfert ne peut être ramené à un simple « symbolisme » qui en ferait quelque chose d'irréel.

C'est précisément ce qui oblige Lacan à introduire, à côté de la fonction symbolique (qui est aussi la fonction de la parole), la fonction de l'imaginaire. Cette distinction structurale ouvre du même coup la question de la psychose. Lacan lit alors une longue citation de Freud — extraite de Pour introduire le narcissisme (1914), texte que Leclaire commentera lors de la prochaine séance : tandis que le névrosé substitue aux objets réels des objets imaginaires (fantasmes), « le paraphrénique » a réellement retiré sa libido des objets sans la remplacer ; son délire n'est qu'un effort secondaire de reconstruction. Paraphrénie est, on le sait, le terme que Freud préférait dans ce texte à dementia praecox (Kraepelin) et à schizophrénie (Bleuler). La psychose se reconnaît ainsi à un rapport défaillant à l'imaginaire, et non à un dérèglement de la seule symbolisation.

Le cas de Robert : schizophrénie, délire hallucinatoire ou autisme ? Portrait de l'enfant-loup

L'élève de Lacan nous décrit avec détails et clarté le travail qu'elle mène auprès d'un enfant qui présente un sévère retard de développement — d'abord sur le plan comportemental, mais aussi sur le plan langagier. Mme Lefort note d'emblée que Robert, à son arrivée à l'institution à trois ans neuf mois, ne savait dire que deux mots : « madame » et « le loup ». Ce dernier, qu'il criait à longueur de journée, lui vaudra d'être surnommé par Lefort « l'enfant-loup »« c'était vraiment la représentation qu'il avait de lui-même ».

Il est presque étonnant, à la lecture de la séance, que ni Lacan, ni Lefort, ni Hyppolite ne fasse allusion à l'Homme aux loups de Freud (Aus der Geschichte einer infantilen Neurose, 1918). Lacan avait pourtant, dans son pré-séminaire privé de la rue de Lille (1951-1953) — ces enseignements restés à l'écart de l'édition officielle, parfois désignés comme Séminaire 0 et qui constituent la matrice immédiate du Séminaire I que nous lisons ici —, commenté longuement ce grand cas freudien à côté de l'Homme aux rats. Hyppolite, dont la proximité avec Lacan remontait à plusieurs années, en aurait à tout le moins entendu quelque écho. Lacan évoque d'ailleurs ici le loup « sur le plan mythique, folklorique, religieux primitif », et convoque le totem et les sociétés secrètes ; mais le cas freudien où toute une névrose infantile se bâtit autour de la même figure reste, ce jour-là, hors-champ — comme si la singularité du « loup » de Robert exigeait d'être tenue à l'écart de l'archétype. Singularité dont l'histoire même de l'enfant fournit la première clé.

L'anamnèse est lourde. Sa mère, internée au moment du séminaire comme paranoïaque, l'avait gardé jusqu'à ses cinq mois en négligeant les soins essentiels au point d'oublier de le nourrir ; il en a réellement souffert de la faim. Suivront, jusqu'à ses trois ans neuf mois, vingt-cinq changements de résidence — institutions et hôpitaux, jamais de placement nourricier — sur fond d'hospitalisations multiples pour des affections somatiques. C'est dans ce contexte que Lefort le prend en traitement.

Robert passera, selon le récit qu'en fait Lefort, par divers stades de développement, « rattrapant », si tant faire se peut, une part du retard accumulé : il parvient peu à peu à distinguer le dedans du dehors, à tolérer le vidage, à assumer très archaïquement son agressivité, qu'il dirige de manière de moins en moins angoissée sur sa soignante. Cette évolution est, de manière semblable à celle de Dick, tributaire des interprétations de son analyste. Rosine Lefort nomme ce qui arrive chez Robert lorsqu'il se met en crise, lorsqu'il semble terrassé par l'angoisse ; et le patient se calme, parfois. Et il évolue.

Sur la forme, la présentation de Mme Lefort se distingue de celle que nous avions eue du cas Dick par sa qualité concrète et incarnée. Les interprétations qu'elle propose à son patient apparaissent par ailleurs beaucoup moins brutales, beaucoup plus ajustées ; et le patient semble y répondre avec une capacité progressive.

Au moment où Lefort conclut son exposé en affirmant qu'au début du traitement, « il n'y avait chez [Robert] aucune fonction symbolique, et encore moins de fonction imaginaire », Lacan l'interrompt d'une phrase brève qui aura tout son poids dans la suite : « Il avait quand même deux mots. » L'observation n'est pas anodine. Là où Lefort voit du néant symbolique, Lacan rappelle que deux mots, fussent-ils « madame » et « le loup », constituent déjà une fonction symbolique — minimale, mais effective. C'est précisément à partir de ce « quand même » qu'il pourra, quelques minutes plus tard, faire du « loup » la « parole à l'état nodal » à partir de laquelle un sujet peut se construire.

Quant au diagnostic, la séance reste précisément suspendue. Le Dr Lang propose celui de délire hallucinatoire plutôt que de schizophrénie infantile : il manque ici l'élément essentiel de la schizophrénie, la dissociation, parce qu'il y a à peine construction. Lacan retient la nuance — ce qui rapproche Robert d'une psychose hallucinatoire chronique, c'est que cet enfant « ne vit que le réel ». Il y a, dans la psychose hallucinatoire de l'adulte, une synthèse de l'imaginaire et du réel — c'est là tout le problème de la psychose ; chez Robert, on touche à cette synthèse à l'état naissant, à ce que Lacan nomme la « non-inexistence à l'état naissant ».

Les héritiers de l'Œdipe : le « loup » comme parole réduite à son trognon

Après les interventions de Hyppolite, Lang et Bargues, Lacan reprend la main et fait franchir au commentaire un pas qui pourrait paraître éloigné du cas Robert, mais qui s'y articule étroitement. La psychanalyse identifie le surmoi et l'idéal du moi comme les deux héritiers structurels de l'Œdipe ; on a pris l'habitude de glisser de l'un à l'autre comme si les deux termes étaient synonymes — y compris dans la théorie de la cure, où l'on dit tantôt que le sujet identifie l'analyste à son idéal du moi, tantôt à son surmoi, sans expliquer la différence. Lacan tranche : ces deux instances appartiennent à des registres opposés.

Le surmoi se situe radicalement sur le plan symbolique de la parole. Il est de l'ordre de l'impératif — du « tu dois » — cohérent avec la loi et le système du langage en tant qu'il définit l'homme et non l'individu biologique. Mais il porte aussi en lui sa propre contradiction : il est à la fois la loi et sa destruction, sa négation. Réduit à sa racine, le « tu dois » devient une parole privée de tout sens, une loi insensée, une tyrannie aveugle. Le surmoi finit alors par s'identifier à ce que Lacan nomme « la figure féroce » — figure qui se laisse rapporter aux traumatismes primitifs subis par l'enfant. L'idéal du moi, lui, est tout autre : non plus contraignant mais exaltant, non plus symbolique mais relevant du registre de l'image.

C'est ici que la séance noue son fil le plus saisissant. Ce « tu dois » insensé du surmoi, cette parole réduite à un mot dont nous-mêmes ne saurions définir le sens et la portée — Lacan en trouve un cas privilégié et incarné dans le « loup » de Robert. Le mot « loup », qui revient à longueur de journée chez cet enfant, c'est la fonction du langage touchée du doigt sous sa forme la plus réduite : « la parole réduite à son trognon ». Robert est le loup pour autant qu'il prononce cette parole — mais quiconque pourrait l'être : « le loup, c'est n'importe quoi en tant que ça peut être nommé ». C'est la parole à l'état nodal, autour de laquelle pourra ultérieurement se construire un sujet ; et c'est par là, déjà, que Robert reste relié à la communauté humaine.

Le moi est une fonction imaginaire (entre autres ?)

À ce noyau symbolique réduit, il manque encore son envers : la construction imaginaire qui permettrait à Robert de se constituer un moi. Lacan le formule alors avec une netteté singulière : « nous avons un moi complètement chaotique ». Le moi, en effet, n'est pas une instance homogène — certaines de ses composantes sont des réalités, d'autres sont des images, des fonctions imaginaires, et le moi lui-même en est une.

Les difficultés de Robert prennent dès lors un sens précis. L'enfant ne présente aucune lésion des appareils sensori-moteurs ; ce sont des failles dans les fonctions de synthèse du moi, liées à un retard de développement situé précisément sur le plan de l'imaginaire. La maîtrise imaginaire du corps, du contenant et du contenu — que Lacan rattache au stade du miroir, et que Mme Lefort illustre admirablement à travers le rapport de Robert au biberon, au pot, au vase — manque ou se construit avec un retard décisif. Sans cette superstructure imaginaire, les fonctions inférieures elles-mêmes ne peuvent se déployer comme chez un enfant ordinaire. Les retards sur le plan de l'imaginaire sont au cœur de la difficulté de Robert à se constituer un moi uni, cohérent et fonctionnel.

L'introduction au narcissisme comme horizon

La séance se conclut, presque à la course, par l'annonce de Lacan : Leclaire présentera lors de la prochaine séance Pour introduire le narcissisme (1914). Le programme est tracé : il s'agira d'élaborer théoriquement cette fonction de l'imaginaire dont le cas de Robert vient de donner une illustration clinique saisissante, et de relier — par un même arc — la question de la psychose à celle du transfert et de l'amour.

On ne peut s'empêcher de remarquer que la longue et passionnante présentation du cas Robert paraît avoir, en un sens, amputé la leçon de l'éclairage que Lacan aurait pu en tirer dans le détail. Mais ce n'est qu'une apparence : ce que Lacan amorce ici — le surmoi comme « tu dois » insensé, la figure féroce, le moi chaotique réductible à un mot, la fonction imaginaire à constituer — sera repris et déployé dans les séances qui suivent. La frustration que laisse cette séance est, en somme, à l'image de Robert : quelque chose y est à peine construit, mais qui pourra dès lors prendre sa place.