La séance du 17 mars 1954 s’ouvre sur une contingence qui en commande l’allure. Celui qui devait lire Pour introduire le narcissisme n’est pas tout à fait prêt ; plus tard dans la leçon, il en fera l’introduction. Cette défection, toute temporaire qu’elle soit, donne à Lacan l’occasion de situer le texte de Freud « aux fondements de la technique », et d’avancer par reprises, annonces et digressions plutôt que par exposé réglé. Nous suivrons ce mouvement, en le resserrant, sans prétendre lisser après coup ce que la séance laisse ouvert.

Le fil qui traverse tout est posé d’emblée : il faut distinguer le symbolique, l’imaginaire et le réel, et s’y tenir comme à une exigence de méthode. Lacan se réjouit que certains (sans les nommer) commencent à « s’inquiéter » de l’usage systématique qu’il en fait. Ce ne sont pas là, insiste-t-il, trois champs que l’on cartographierait côte à côte. Un même comportement peut relever des trois à la fois : ce qui les sépare, ce n’est pas la portion de réalité que chacun occuperait, mais la manière dont les éléments s’y nouent. Toute la séance vérifiera ce principe, jusqu’à son point le plus aigu — la psychose.

La parole qui fait acte

Avant d’inviter Serge Leclaire — que la sténotypie nomme encore de son patronyme de naissance, Liebschütz — à présenter le début de sa lecture sur le narcissisme, Lacan revient sur le transfert. Sa thèse est que le transfert efficace, dans son essence, n’est rien d’autre que l’acte de la parole : « Chaque fois qu’un homme parle à un autre, d’une façon authentique et pleine, c’est un transfert où il se passe quelque chose qui change littéralement la nature des deux êtres en présence. » La parole pleine établit une vérité dans la reconnaissance de l’un par l’autre ; elle ne se réduit pas à l’accord sur un objet, qui relève d’un autre plan, celui du communiqué et de l’information. Cette notion de parole pleine avait été forgée l’année précédente dans le Rapport de Rome — nous renvoyons sur ce point au Discours de Rome présenté sur le site de RPM —, et elle trouvera plus tard un long écho dans le Séminaire XV, L’acte psychanalytique, que le Pont freudien à Montréal travaille actuellement.

Mais il y a un autre transfert, problématique, qui fonctionne comme obstacle : ce qui se joue sur le plan imaginaire, la répétition des situations anciennes, la situation passée vécue dans le présent à l’insu du sujet. Lacan prend soin d’un mot : cette dimension historique n’est pas « inconsciente » mais méconnue — méconnaissance qui est un acte du sujet, non un simple défaut de savoir. Or cet investissement imaginaire qui fait obstacle atteint son comble dans un phénomène précis, celui où le sujet aime son analyste : l’amour de transfert est le nom de l’imaginaire porté à son intensité maximale. C’est par là que la séance bascule vers la question de l’amour.

L’amour, le narcissisme et la « révolte » de Fenichel

Pour penser ce que le transfert mobilise, Lacan passe par la notion d’amour — non l’éros comme lien universel, mais l’amour-passion, cette « catastrophe » vécue. Et il relève, dans le manuel de technique de Fenichel — les Problèmes de technique psychanalytique —, une « révolte, voire une insurrection » contre deux auteurs (voir l’encart ci-contre). Ce que ces deux auteurs avancent, et que Fenichel ne supporte pas, c’est que l’objet aimé se confond avec l’idéal du moi du sujet : l’amour est traversé d’un ressort imaginaire et illusoire. Fenichel le voudrait indemne de narcissisme, par « phobie du paradoxe » ; Lacan l’accuse de manquer la structure même de l’amour : dans sa face imaginaire, l’amour est narcissique. Pour appuyer ces dires, Lacan invite finalement Leclaire à lire Freud dans son texte de 1914.

Le narcissisme, de la perversion à la psychose

Leclaire prend alors la parole sur les premières pages de l’Einführung. Il montre d’abord que Freud écarte le narcissisme entendu comme perversion. C’est qu’à la toute fin du XIXe siècle, avec Havelock Ellis et Näcke, le narcissisme désignait dans la sexologie une perversion — l’attitude par laquelle le corps propre est pris comme objet sexuel, aimé à la manière du corps d’un autre. Freud hérite de ce terme constitué et le déplace : non plus une perversion parmi d’autres, mais une forme générale de la libido. Surtout, Leclaire dégage le ressort clinique de l’élaboration freudienne : c’est pour intégrer la démence précoce et la schizophrénie à la théorie de la libido que Freud a besoin du narcissisme. D’où la définition de base — le narcissisme comme libido retirée des objets et des choses du monde extérieur, et reportée sur le moi. Le névrosé retire sa libido des objets mais la reporte sur des objets imaginaires ; le schizophrène, lui, semble l’avoir retirée sans l’investir nulle part. De là, enfin, la distinction que Freud juge fondamentale — libido du moi et libido d’objet —, dont il dit lui-même qu’elle n’est qu’une hypothèse.

Distincte, mais non séparée : la libido sur le fond des fonctions vitales

Lacan reprend la main pour citer ce que Leclaire ne cite pas, et préciser un point dont dépend toute la lecture. La libido se découpe sur le fond de l’auto-érotisme primordial, d’où elle se répartit par une sorte d’émission — l’image freudienne des pseudopodes. Mais il faut entendre que cette libido n’est ni isolable ni généralisable. Contre toute tentation de la rabattre sur une vague « fonction du réel » à la manière de Janet, Lacan tient les deux bouts : la libido (le sexuel, le désir) doit être distinguée des fonctions de conservation de l’individu — la faim, l’assimilation, le rapport au monde — et pourtant elle ne s’en sépare pas. « C’est à l’intérieur de cela, sur le fond plus étendu, plus général de ces rapports très réels, que se situent les rapports libidinaux. Si la libido n’est pas isolée de l’ensemble des fonctions de conservation de l’individu, elle perd toute espèce de sens. » Distinguer sans séparer : c’est le geste même que Lacan applique aux trois registres (symbolique, réel, imaginaire), plus tôt dans la séance.

Ce geste a un adversaire, qui sert ici de repoussoir : Jung. En introduisant l’introversion — une notion ohne Unterscheidung, sans distinction —, Jung aboutit au concept vague d’« intérêt psychique » qui noie en un seul registre ce qui relève de la conservation et ce qui relève de la polarisation sexuelle. C’est contre cette dissolution que Freud, dans l’Einführung, réaffirme la dualité — étant entendu que Jung fonctionne ici moins comme une référence historique précise, l’article répondant à plusieurs fronts, que comme une position logique : le pôle de l’indistinction énergétique. Et c’est là que Lacan formule le paradoxe que Freud ne cesse de travailler sans le clore : comment maintenir la distinction la plus rigoureuse entre libido du moi et libido d’objet, tout en tournant autour de leur équivalence énergétique — « c’est précisément pour autant que la libido est désinvestie de l’objet qu’elle revient se reporter dans l’ego » ? Ni deux énergies étrangères, ni une seule énergie indistincte : un rapport ouvert, que la lettre de Freud porte sans le résoudre.

L’unité qui n’est pas originaire : le raccord au stade du miroir

C’est ici que Lacan noue Freud à son propre enseignement. Freud écrit qu’une unité comparable au moi n’existe pas à l’originenicht von Anfang — et que l’Ich doit se développer, là où les pulsions auto-érotiques sont présentes d’emblée. Lacan y reconnaît la confirmation du stade du miroir : ce n’est pas le moi qui est premier, mais une unité de type moïque, une forme intégrée, qui se constitue à un moment déterminé et à partir de laquelle le moi édifiera ses fonctions. La sténotypie porte d’ailleurs en ce point un terme non résolu, qu’elle transcrit « orbite » et qui est très probablement (comme le suggère Miller) une déformation de l’allemand Urbild — l’image originaire, le prototype —, ce qui s’accorde avec l’argument même : l’image spéculaire comme forme matricielle du moi. Car le moi n’est pas une donnée, c’est une formation, et l’image, la Gestalt, en est la matrice. Cette fonction imaginaire, Lacan annonce qu’il en précisera l’usage dans les séances à venir : un usage à la fois limité (l’imaginaire ne couvre pas tout), distinct (il ne se confond ni avec le symbolique ni avec le réel) et pourtant pluriel (il joue, à l’intérieur de ses bornes, sur plusieurs valeurs).

Le sommet : l’imaginaire n’est pas l’irréel

Tout converge vers une distinction que Lacan tient pour décisive. Chez le névrosé, le barrage de la réalité s’accompagne d’un recours à la fantaisie — en allemand Phantasie — que Lacan identifie sans hésiter à l’ordre imaginaire : non une fuite, mais une fonction, productrice d’identifications. Là où la réalité est barrée, l’imaginaire fournit une substitution. Or — et c’est l’effet de surprise que Freud ménage — dans la psychose, il n’y a rien de tel. Le psychotique, « qui perd la réalisation du réel, ne retrouve aucune substitution de l’imaginaire ». Ce qui sera premier investi dans son besoin de reconstruction du monde, « dans une voie inattendue », ce ne sont pas des images : ce seront les mots. Là, dit Lacan, « vous ne pourrez pas ne pas reconnaître la catégorie du symbolique ».

D’où la thèse qui referme la séance et justifie tout le détour : la fonction de l’imaginaire ne doit pas être confondue avec la fonction (sic) l’irréel. Le sens commun croit le psychotique « en plein dans l’imaginaire », parce qu’il rêve, parce qu’il délire. Mais si l’imaginaire était l’irréel, on ne comprendrait pas que Freud le refuse au psychotique. C’est qu’il faut les distinguer : la structure propre du psychotique se logerait plutôt dans un irréel symbolique, ou un symbolique marqué d’irréel, tandis que la fonction imaginaire serait « tout à fait ailleurs ». Là où Jung semble confondre le symbolique et l’imaginaire, l’Einführung, lu par Lacan, permet de les tenir strictement séparés.

Revenir aux fondements : les trois registres et le Rapport de Rome

Au cours des prochaines semaines, nous allons laisser en repos notre lecture du Séminaire I de Lacan. En effet, un ou deux détours nous apparaissent essentiels : le blogue de la Clinique de l’Entre-deux a commencé directement avec les leçons du premier séminaire de Lacan, en emboîtant le pas au blogue de Regroupement Psychologues Montréal (RPM) qui avait déjà présenté les deux premières leçons. Un texte nous apparaît particulièrement pertinent pour soutenir la lecture de cette leçon du 17 mars 1954 : celui du 8 juillet 1953, prononcé au moment de la création de la Société française de psychanalyse, tout juste après sa scission d’avec la Société psychanalytique de Paris. Texte d’une conférence qui s’intitule simplement Le symbolique, l’imaginaire et le réel. Nous nous pencherons sur ce court texte qui introduit les trois registres.

Ensuite, si un article sur le Discours de Rome est déjà disponible sur le site de RPM, nous ne nous sommes jamais arrêtés sur le Rapport de Rome qui l’accompagnait. Il nous faudra peut-être même quelques semaines pour en faire le tour et en dégager les idées maîtresses, de manière à avoir bien en tête les notions qui soutiennent tout l’édifice que Lacan cherche à créer à travers ce premier d’une série de séminaires qui se poursuivra sur plus de 20 ans. C’est un détour que nous vous invitons à faire avec nous : nous y reviendrons munis des notions qui soutiennent tout l’édifice, avant de poursuivre le Séminaire I avec la séance du 24 mars 1954, là où nous l’avions laissé.