Ce billet ouvre une lecture suivie du rapport de Rome — « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1953) —, qu'on distinguera du discours de Rome, l'allocution orale traitée ailleurs. Il en couvre le premier tiers : la préface, l'introduction et la première partie. Un seul fil le traverse : la psychanalyse, dit Lacan, a déserté la parole ; il entreprend de l'y ramener, et de montrer que le sujet, sa vérité et son histoire ne se constituent que dans la parole adressée — au point que l'inconscient lui-même soit un discours. Trois temps, donc : la désertion, la restitution, l'inconscient comme discours.
Le programme, et l'urgence
Le texte naît d'une crise — la scission de 1953 — et s'ouvre sur une citation que Lacan donne en exergue sans la commenter : une maxime de neurobiologie, selon laquelle la séparation des disciplines « n'existe pas dans la nature » et « il n'y a qu'une discipline la neurobiologie », à laquelle il faut joindre, pour ce qui nous concerne, l'épithète d'« humaine ». Lacan ajoute seulement qu'elle fut « choisie pour exergue d'un Institut de Psychanalyse, en 1952 ». Il tait le nom ; le lecteur averti le supplée. Cet institut est celui dont Sacha Nacht — l'adversaire de Lacan dans la scission — avait fait adopter le règlement en 1952, et la devise s'accorde avec l'ancrage médical de la formation analytique qu'il défendait. L'ironie ne hausse pas le ton : un institut de psychanalyse prend pour bannière la dissolution de la psychanalyse dans une science de la nature.
À cette devise, le rapport oppose son programme : il parlera de la parole. La psychanalyse, soutient Lacan, prend ses fondements dans la parole et le langage — non dans la biologie ni dans l'observation des conduites. Et que la sécession ait eu pour foyer « la fondation d'un institut de psychanalyse » n'est pas un détail. La fondation d'un institut correspondait à la formalisation de ce que serait la formation des futurs analystes. Lacan déplorait qu'on s'éloignât de plus en plus de ce qui, selon lui, constituait l'essence de la psychanalyse, dans ce qu'elle a d'essentiellement subjectif. La préface le rappelle sans ménagement : l'équipe qui avait imposé ses statuts proclama qu'elle « empêcherait de parler à Rome » celui qui défendait une autre conception de cette formation.
Il ajoute, dans cette préface, qu'il a dû écrire ce rapport dans la hâte — mais il refuse d'en faire une excuse, « puisque c'est de la même hâte qu'il prend son sens avec sa forme ». Il renvoie à son sophisme de 1945, Le temps logique, où la vérité se conclut par anticipation, sous la pression du moment. De là cette maxime, où s'annonce pour la première fois le rapport de la nécessité et de la contingence : « Rien de créé qui n'apparaisse dans l'urgence, rien dans l'urgence qui n'engendre son dépassement dans la parole. » L'urgence se présente comme une nécessité sans appel ; reprise dans le dire, elle s'ouvre à autre chose qu'elle-même. On retrouvera ce rapport inversé de la contingence et de la nécessité au cœur de la première partie.
La désertion de la parole
L'introduction pose le diagnostic. Depuis des années, observe Lacan, la psychanalyse se détourne de ce qu'elle a de plus vif — la parole où le sujet se révèle — pour se réfugier dans l'analyse interminable des résistances. Trois tentations la guettent, qui toutes lui font perdre la fonction de la parole : croire que l'essentiel tienne dans l'expérience et la constitution de l'objet aux stades du développement ; ou dans l'étude des relations libidinales d'objet ; ou dans l'attention portée au contre-transfert. Le danger croît, ajoute-t-il, lorsqu'on abandonne en outre son propre langage « au bénéfice de langages déjà institués » dont on connaît mal « les compensations qu'ils offrent à l'ignorance ».
Le trait vise une carence de doctrine. Si « la place du maître reste vide », suggère Lacan, c'est « moins du fait de sa disparition que d'une oblitération croissante du sens de son œuvre ». Le symptôme est jusque dans le mot : on ne dit plus la technique orthodoxe mais classique — « on se rattache à la bienséance, faute de savoir sur la doctrine rien dire ». Ailleurs, c'est l'esprit de Freud qui s'efface : les usages des institutions tournent au rite, et le behaviorisme, qui domine la psychologie américaine, a « tout à fait coiffé dans la psychanalyse l'inspiration freudienne ». La discipline s'y voue à l'adaptation au milieu social, aux patterns de conduite, à l'objectivation des human relations, jusqu'à ce terme « né sur place, de human engineering ». Et les termes les plus vivants de l'expérience freudienne, l'inconscient, la sexualité, s'effacent à mesure.
Ces dérives ne sont pas des travers abstraits : Lacan les attache à des adversaires réels — l'institut et son programme, la psychanalyse états-unienne, et ceux qui abordent Freud de seconde main. C'est qu'à ses yeux le remède est simple, et il y reviendra : pour manier le moindre concept freudien, « la lecture de Freud ne saurait être tenue pour superflue ».
La parole vide
La première partie quitte la polémique pour la doctrine, et part d'une évidence : l'analyse n'a qu'un médium, la parole, et « toute parole appelle réponse ». Il n'est pas de parole sans réponse, « même si elle ne rencontre que le silence, pourvu qu'elle ait un auditeur » — et c'est là le cœur de sa fonction. Mais la parole peut être vide, et elle l'est d'une façon précise : lorsqu'elle se tient tout entière dans le registre de l'imaginaire. Le sujet y parle « de quelqu'un qui, lui ressemblerait-il à s'y méprendre, jamais ne se joindra à l'assomption de son désir » : cet autre où il se reconnaît est le moi — son œuvre dans l'imaginaire, l'image arrêtée qu'il se fait de lui-même —, et le moi « est frustration dans son essence », l'objet où son désir s'aliène. C'est cette appartenance au registre imaginaire qui fait le vide de la parole vide : on n'y entend que le moi et son semblable, jamais le sujet du désir. (Sur le registre de l'imaginaire, que Lacan venait de distinguer du symbolique et du réel quelques mois plus tôt, voir notre lecture de la conférence du 8 juillet 1953.) À ce discours nulle réponse n'est adéquate, car le sujet tiendra pour mépris toute parole qui entrera dans sa méprise.
D'où une règle pour l'analyste : devant cette parole vide, il ne s'agit pas de la combler, mais de « suspendre les certitudes du sujet jusqu'à ce que s'en consument les derniers mirages ». Ces certitudes sont les mirages mêmes du moi — l'image que le sujet tient pour lui-même —, et c'est en les laissant se consumer, non en y répondant, que la cure ouvre à autre chose. Le danger inverse guette l'analyste qui n'entend pas cela : trouvant cette parole vaine, il est tenté de la quitter pour un prétendu « contact » avec la réalité du sujet — d'aller lire, derrière les mots, dans la conduite ou le geste, ce qu'ils ne diraient pas. C'est la « tarte à la crème » d'une psychologie intuitionniste dont la vogue mesure surtout « la raréfaction des effets de la parole » dans le monde présent, et dont la valeur obsessionnelle éclate à se vouloir promue dans une relation qui, par ses règles, exclut tout contact réel. La preuve en est donnée par le contrôle : le contrôleur, qui n'a aucun accès au patient, lit pourtant la cure — parce que l'analysé lui en transmet la structure dans son seul récit. Si l'analyse marchait au contact du réel, le contrôle serait impossible ; qu'il réussisse montre que tout y passe par la parole.
La parole pleine : la vérité, l'histoire
« Ici commence la réalisation de la parole pleine. » Lacan dresse alors trois oppositions parallèles, qui marquent toutes le même passage : à l'analyse du hic et nunc il oppose la valeur de l'anamnèse, à l'intrasubjectivité obsessionnelle l'intersubjectivité hystérique, à l'analyse de la résistance l'interprétation symbolique. D'un côté le sujet rivé au présent, à son moi, à ses défenses ; de l'autre, le sujet qui se reprend dans son histoire et l'adresse à un autre — c'est le tournant de la parole vide à la parole pleine. Aussi se défie-t-il d'emblée du terme de « prise de conscience », dont le prestige « mérite la méfiance » : ce n'est pas par une illumination que la cure opère, mais par ce que le sujet fait passer de son histoire dans le verbe.
C'est ici que le rapport de la nécessité et de la contingence atteint sa pointe. L'ambiguïté de la révélation hystérique du passé, écrit Lacan, ne tient pas à ce que son contenu vacille entre l'imaginaire et le réel — il est dans l'un et dans l'autre — ni à ce qu'elle soit mensongère : « c'est qu'elle nous présente la naissance de la vérité dans la parole, et que par là nous nous heurtons à la réalité de ce qui n'est ni vrai, ni faux ». La vérité ne préexiste donc pas au dire comme un fait qu'on retrouverait : elle y naît. Car l'effet de la parole pleine est de réordonner « les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes ». Le mouvement est l'inverse de celui des sciences de la nature, où la nécessité est donnée d'avance, comme une loi, et la contingence un simple résidu. Ici la nécessité n'est pas une loi mais un sens — un destin assumé —, conféré rétroactivement ; et la parole reste l'opérateur qui dissout l'urgence en contingence autant qu'il élève la contingence en nécessité reprise. C'est ce qui range la psychanalyse parmi les sciences du particulier, et non sous les prétendues lois de l'histoire.
De là la formule où Lacan condense la méthode : ses moyens « sont ceux de la parole en tant qu'elle confère aux fonctions de l'individu un sens » ; son domaine, « celui du discours concret en tant que champ de la réalité transindividuelle du sujet » ; ses opérations, « celles de l'histoire en tant qu'elle constitue l'émergence de la vérité dans le réel ». L'assomption par le sujet de son histoire, « en tant qu'elle est constituée par la parole adressée à l'autre », fait le fond de la méthode que Freud a nommée psychanalyse.
L'inconscient, « discours de l'autre »
Tout converge alors vers une définition, qui paraît ici, sous cette forme, pour la première fois : « L'inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel, qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient. » L'inconscient n'est pas une tendance enfouie : c'est une part de discours, et un discours qui excède l'individu. La même thèse se redit dans une image d'archive : « L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs » — dans le corps, les souvenirs, le vocabulaire, les traditions, et jusque dans les traces que laisse, aux chapitres voisins, la couture du chapitre raturé. L'analyste y est un historien, qui restitue la page perdue en lisant ses entours.
Ces images, Lacan le souligne, sont de Freud ; ce qui est de lui, c'est de les systématiser. L'occasion lui est bonne de redire sa leçon : l'étudiant qui aura l'idée que « pour comprendre Freud, la lecture de Freud est préférable à celle de M. Fenichel » verra que rien de ce que Lacan vient d'avancer n'est original, et qu'il n'est pas une de ces métaphores que l'œuvre de Freud ne répète. Ainsi se referme la boucle ouverte dans l'introduction : la désertion de la parole avait pour pendant l'oubli de Freud ; restituer l'une passe par le retour à l'autre.
Reste la formule sur laquelle ce premier tiers se referme : « Que l'inconscient du sujet soit le discours de l'autre. » On la lira sans s'y méprendre. L'autre y porte la minuscule. La phrase suivante précise : le champ de l'analyse « n'est à deux qu'en apparence », et toute position de sa structure en termes seulement duels lui serait « aussi inadéquate en théorie que ruineuse pour sa technique ». C'est ce passage de la relation duelle — du moi à son double — au tiers de la parole qui ouvrira la deuxième partie du rapport, « Symbole et langage », et que nous suivrons ensuite.
