Le premier billet de cette série suivait la fonction de la parole à travers le premier tiers de « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » — de la préface et de son pari jusqu'à la formule où l'inconscient se découvre « discours de l'autre ». La deuxième partie en prend le relais et en pose la condition. Si le sujet ne se constitue que dans la parole adressée, dans quel ordre cette parole opère-t-elle ? La réponse tient en un mot, et le titre de la partie l'énonce deux fois : le symbole et le langage comme structure et limite du champ psychanalytique. Le symbolique fait la structure de ce champ, en ce qu'il le constitue ; il en fait la limite, en ce qu'il le borne. Tout ce qui suit déplie cette double thèse.
Ce que le champ n'est pas
Lacan commence par retrancher. Avant de dire de quoi le champ est fait, il dit ce qu'il abolit. Il évoque « ce qui se détache comme psychologie à l'état brut de l'expérience commune » : l'étonnement devant l'assortiment des couples, plus disparate que les têtes grotesques d'un Léonard ou d'un Goya ; la surprise charnelle d'une peau sous la paume « qu'anime la découverte sans que l'émousse encore le désir ». Voilà le vécu le plus vif, ce qu'une psychologie de l'éprouvé tiendrait pour son bien le plus précieux. Or cela, écrit-il, « est aboli dans une expérience » — l'expérience analytique — « revêche à ces caprices, rétive à ces mystères ». Une psychanalyse « va normalement à son terme » sans nous livrer presque rien de la sensibilité propre du patient, de sa chair, de ses goûts.
Le geste est une délimitation négative. Le champ analytique n'est pas le champ du sensible ni de l'affect ; ce n'est pas l'éprouvé d'un sujet clos. La partie s'ouvre ainsi sur sa limite, et l'on tient là le premier affleurement d'un motif qui reviendra : la récusation du « vécu », contre une technique de l'époque qui faisait du contact, de la réaction éprouvée, de la relation affective à deux le ressort de l'analyse. Lacan ne nie pas la richesse de ce vécu ; il lui refuse toute place dans le champ. Ce que ce champ retient est d'un autre ordre. C'est le symbole.
Le symptôme est symbole
Pour établir où loge l'inconscient, Lacan convoque celui qui « n'est pas sans titre à être cru pour désigner sa place » : Freud lui-même. Et le témoignage qu'il retient, ce sont les trois premiers grands livres — l'Interprétation du rêve, la Psychopathologie de la vie quotidienne, le Mot d'esprit et l'inconscient. Le rêve s'y lit comme un rébus, l'acte manqué comme un discours qui réussit là où l'intention échoue, le mot d'esprit comme une équivoque où l'inconscient fait sa pointe. Dans les trois cas, l'effet de l'inconscient se donne à l'état d'opération de langage.
C'est là que le symptôme prend son statut. Il est « le signifiant d'un signifié refoulé de la conscience du sujet » — formule où signifiant et signifié valent dans l'import saussurien que Lacan opère alors, non dans la primauté du signifiant qu'il forgera plus tard. Symbole écrit sur le sable de la chair et sur le voile de Maïa, le symptôme participe du langage par son ambiguïté même ; et c'est « une parole de plein exercice, car elle inclut le discours de l'autre dans le secret de son chiffre ». Hiéroglyphes de l'hystérie, blasons de la phobie, labyrinthes de la névrose obsessionnelle : autant d'écritures que l'exégèse analytique apprend à résoudre. Le symptôme n'est pas un déficit à corriger ; c'est un message à déchiffrer.
Didier Anzieu a donné de cette partie un résumé d'une parfaite limpidité. Le travail de l'analyste consiste à « déchiffrer des manifestations qui ont structure de phrase », et tout y mène à la découverte fondamentale : « le symptôme est symbole, il y a des maladies qui parlent et l'on peut apprendre à les lire ». La formule dit l'arc de toute la partie. On peut la laisser résonner d'un poids supplémentaire en se rappelant que celui qui l'écrit fut le fils de Marguerite Anzieu, l'« Aimée » de la thèse de 1932 — autrement dit, l'une de ces « maladies qui parlent », et qui écrivent, dont la lecture se trouve à la source même de l'œuvre de Lacan.
La naissance du symbole
Comment le symbole vient-il à l'être ? Lacan le fait tenir à un écart minime et décisif. L'objet du don, dont il sera question plus loin, est déjà un symbole, mais il reste lié à son ici et maintenant ; le mot, lui, en est libéré. Sa matière sonore s'évanouit, et c'est dans cet « être évanouissant que le symbole trouve la permanence du concept ». Car « le mot est déjà une présence faite d'absence » : par lui, « l'absence même vient à se nommer », en ce moment originaire que « le génie de Freud a saisi dans le jeu de l'enfant » — le Fort-Da. De ce couple modulé de la présence et de l'absence naît l'univers de sens d'une langue, où viendra ensuite se ranger l'univers des choses. Tel est le noyau hégélien de la partie : le concept « sauve la durée de ce qui passe » et, paradoxalement, « engendre la chose ». L'ordre du langage ne reflète pas les choses ; il les fait advenir comme objets. Sur le Fort-Da et sur ce meurtre de la chose par le mot, on lira l'encart qui leur est consacré.
C'est ici que le fil secondaire — la récusation du vécu — reparaît, cette fois contre le behaviorisme. Lacan oppose le symbole au simple signal. Même si une hirondelle se mettait à confisquer le poisson de parade des autres, « il s'en faudrait de quelque chose pour faire un univers hirundinisé » : le poisson de l'hirondelle est un signal, non un langage. Et lorsqu'il discute l'expérience où l'on conditionne la contraction de la pupille au mot contract, c'est pour montrer qu'aucun pont continu ne mène du signal réflexe au symbole. Le détail de cette discussion, et l'exactitude avec laquelle le Rapport traite l'expérience — qu'il attribue correctement à Hudgins, là où la conférence du 8 juillet 1953 la prêtait à Masserman et en forçait la thèse —, font l'objet d'un encart. Retenons le principe : entre le réflexe et la parole, il y a une coupure que rien ne comble.
De quoi, dès lors, l'inconscient est-il le champ ? Lacan le dit en une formule programmatique : « la découverte de Freud est celle du champ des incidences, en la nature de l'homme, de ses relations à l'ordre symbolique ». L'inconscient, le symptôme, le rêve sont les effets que produit, sur l'être humain, son rapport au symbolique. Et méconnaître cela, c'est « condamner la découverte à l'oubli, l'expérience à la ruine ».
Le sujet tissé par le symbole
Le symbole ne fait pas que structurer le symptôme ; il constitue le sujet avant même que celui-ci advienne. Avec Mauss et Lévi-Strauss, Lacan rappelle que le don est « déjà symbole, en ceci que symbole veut dire pacte ». La preuve en est l'inutilité des objets de l'échange : vases faits pour être vides, boucliers trop lourds pour être portés, gerbes données pour sécher, « sans usage par destination ». Ce qui ne sert à rien ne vaut pas comme chose, mais comme signe du pacte. Et la même combinatoire qui règle l'échange des femmes et des biens règle l'alliance : « les lois du nombre », c'est-à-dire du symbole le plus épuré, « s'avèrent immanentes au symbolisme originel ».
Dans ce cadre, l'Œdipe se réinscrit. Il ne nomme plus le drame affectif d'une rivalité familiale, mais « les limites que notre discipline assigne à la subjectivité » : le point où le sujet singulier s'insère dans les structures de l'alliance et y vérifie, en son existence, le mouvement vers l'interdit fondateur. Et c'est là que Lacan écrit qu'il faut reconnaître « dans le nom du père le support de la fonction symbolique qui, depuis l'orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi ». La formule est à lire au plus près de sa date : nom du père, en minuscules et sans traits d'union. Elle est en formation — elle circule d'ailleurs déjà dans le Lacan de 1953, jusque dans la discussion de la conférence de juillet — et n'est pas encore le « Nom-du-Père » structural, avec sa métaphore et ses majuscules, des années suivantes. Elle désigne ici, simplement, le support symbolique qui rapporte la personne du père à la loi.
Le père s'en trouve réparti en trois registres. « Même représentée par une seule personne, la fonction paternelle concentre en elle des relations imaginaires et réelles, toujours plus ou moins inadéquates à la relation symbolique qui la constitue essentiellement. » Le père réel — l'individu et ses actes —, le père imaginaire — l'imago idéalisée ou rivale — et le père symbolique — le support de la loi — ne coïncident jamais tout à fait, et c'est de leur écart que naissent les effets pathogènes. Cette distinction, qui prolonge la topique du symbolique, de l'imaginaire et du réel exposée en juillet 1953, a une portée clinique directe : elle permet de démêler, dans un cas, les effets inconscients de la fonction symbolique, les relations narcissiques et les relations réelles avec la personne qui l'incarne — démêlage dont la méconnaissance, note Lacan, engendre « des confusions nuisibles ».
Au terme de ce parcours, les symboles « enveloppent la vie de l'homme d'un réseau si total » qu'ils le déterminent d'avant sa naissance jusqu'au-delà de sa mort. Reste une issue : « la réalisation subjective de l'être-pour-la-mort » — l'assomption de sa propre mort, empruntée à Heidegger, seul point où le sujet excède la place que le réseau lui assigne. Et l'enjeu de l'analyse s'y formule, qui noue tout ce que le premier billet suivait sous le nom de désir : « l'avènement dans le sujet du peu de réalité que ce désir y soutient au regard des conflits symboliques et des fixations imaginaires », ce désir n'ayant de réalité que de se faire reconnaître dans « l'expérience intersubjective ». Le désir, ici, n'est pas appétit d'un objet ; il vise la reconnaissance, et c'est dans la parole adressée qu'il trouve à s'accomplir.
Trois paradoxes de la parole
Lacan range alors les rapports de la parole au langage en trois paradoxes, dont deux ressaisissent l'arc. Le symptôme, on l'a vu, est une parole pleine quoique chassée du discours conscient. Mais le troisième paradoxe touche un autre point : « le sujet qui perd son sens dans les objectivations du discours ». C'est l'aliénation propre au sujet de la civilisation scientifique. Il se dit dans le discours objectivé, impersonnel, et s'y oublie comme sujet ; « c'est elle que nous rencontrons d'abord quand le sujet commence à nous parler de lui ». Le moi moderne, ajoute Lacan, s'est formé « dans l'impasse dialectique de la belle âme qui ne reconnaît pas la raison même de son être dans le désordre qu'elle dénonce dans le monde » — la figure hégélienne de la méconnaissance, où le moi se constitue en condamnant au-dehors un désordre dont il est la source.
Le sujet trouverait là une crédulité sans limite s'il ne retrouvait, par une régression poussée jusqu'au stade du miroir, l'enceinte où son moi tient ses exploits imaginaires. Et c'est ici que Lacan retourne l'arme contre la psychanalyse de son temps : l'analyste offre au sujet, « avec les manipulations mythiques de notre doctrine, une occasion supplémentaire de s'aliéner, dans la trinité décomposée de l'ego, du superego et de l'id ». La seconde topique, réifiée et présentée comme un panthéon, devient un nouvel objet d'identification ; et l'ego psychology, en voulant renforcer le moi, ne fait qu'épaissir le mur. La structure — le symptôme comme parole — et la limite — le sujet perdu dans le discours objectivé — se rejoignent dans cette mise en garde.
La place de la psychanalyse parmi les sciences
Reste à situer la discipline. Lacan y voit un « problème de formalisation, à la vérité fort mal engagé », et il en désigne la cause : en voulant se faire scientifiques, les analystes imitent l'esprit médical — celui-là même contre lequel l'analyse s'était constituée — et s'arriment à un modèle de science déjà vieux d'un demi-siècle, le positivisme expérimental. Or les disciplines qui font figure de pointe — la linguistique, l'anthropologie de Lévi-Strauss — ont renoué avec une autre idée de la science, plus ancienne, qui remonte au Théétète. Praticiens de la fonction symbolique, les analystes auraient tort de s'en détourner, car c'est elle qui les situe « au cœur du mouvement qui instaure un nouvel ordre des sciences ».
À qui opposerait les sciences « exactes » aux sciences « conjecturales », Lacan répond que l'opposition est sans fondement : « l'exactitude se distingue de la vérité, et la conjecture n'exclut pas la rigueur ». La fonction symbolique opère aux deux extrêmes du concret — du jeu de la loi mathématique, qui « forge une réalité nouvelle », jusqu'au « front d'airain de l'exploitation capitaliste », où la masse anonyme ne devient agissante qu'en « s'armant d'un symbole », l'appartenance de classe revendiquée. La science la plus subjective produit de l'objectif, et le fait social le plus brut n'opère que par le symbole. Le partage de l'exact et du conjectural ne tient pas, et la psychanalyse, science du sujet et du symbole, y gagne sa place rigoureuse.
C'est sur cette exigence que la partie se referme, et qu'elle ouvre la suivante. La psychanalyse, dit Lacan, « ne donnera des fondements scientifiques à sa théorie comme à sa technique qu'en formalisant de façon adéquate ces dimensions essentielles de son expérience qui sont, avec la théorie historique du symbole : la logique intersubjective et la temporalité du sujet ». Le symbole vient d'être traité ; restent les deux autres dimensions, et le titre qui suit les annonce mot pour mot : « Les résonances de l'interprétation et le temps du sujet dans la technique psychanalytique ». Après la structure, le temps. Ce sera l'objet du prochain billet.
