La séance du 24 mars 1954 : le détour par Weismann et l'éthologie, l'appareil du miroir, et le narcissisme comme envers d'une soustraction.
Nous reprenons le Séminaire I là où nous l'avions laissé, après le détour que nous avions annoncé : la conférence du 8 juillet 1953 sur les trois registres, puis les trois parties du rapport de Rome — la fonction de la parole, le symbole comme structure et limite du champ, la résonance de l'interprétation et le temps du sujet. Qui revient de ce parcours muni de la parole pleine, du symbole et du tiers pourrait s'attendre à les retrouver ici. Il n'en sera rien. La séance du 24 mars ne parle ni de parole ni de symbole : elle parle de plasma germinal, d'épinoches et de miroirs concaves. C'est précisément ce qui en fait le prix, car le détour ne nous a pas donné un lexique à appliquer — il nous a donné la règle qui permet de situer ce détour-ci, et d'en mesurer la borne.
Il faut d'ailleurs noter comment la séance traite ce qui précède. Lacan y annonce « le terme que vous attendez tous » avant de prononcer le mot imaginaire ; il renvoie au stade du miroir comme à ce qu'il explique « depuis des années » ; il qualifie son premier exposé sur le réel, le symbolique et l'imaginaire de simple « dégrossissement ». Rien n'est exposé, tout est convoqué. L'auditoire de mars 1954 avait ces acquis en tête ; nous les tenons désormais pour acquis nous aussi, et nous y renvoyons plutôt que de les reprendre.
Un seul fil traversera notre lecture. Le long détour biologique de cette séance aboutit à une soustraction : du point de vue de l'espèce, l'individu n'a aucune consistance propre — il n'est que le support mortel d'un type, et ce qui déclenche son cycle sexuel n'est même pas un partenaire réel, mais une image. Le narcissisme sera l'opération par laquelle ce même individu investit précisément l'image dont l'espèce n'a que faire, et tient d'elle l'unité que la biologie lui refuse.
Suivre le texte pas à pas
Serge Leclaire poursuit la lecture de Pour introduire le narcissisme commencée la semaine précédente. Il pose d'emblée son cadre : il ne fera pas de commentaire libre, il suivra le texte pas à pas. Puis, arrivé aux arguments par lesquels Freud justifie la distinction des pulsions du moi et des pulsions sexuelles, il dit : « là, je résume ». Lacan l'arrête aussitôt — « Ne résumez pas. C'est justement ce qui est intéressant » — et parle ensuite treize feuillets d'affilée.
L'injonction et sa violation immédiate disent le dispositif. Ce que Lacan attend de Leclaire, c'est la matière brute du texte freudien, embarras compris ; un résumé lisserait précisément ce qui doit rester rugueux. Et le rugueux, ici, est considérable : Leclaire l'énonce sans détour, cet article « n'apporte pas une solution, mais au contraire une série de questions ouvertes ».
Sur le rôle historique de ces questions, nous renvoyons à notre lecture de la séance précédente : la distinction que Freud maintient répond à la conception unitaire de l'énergie psychique proposée par Jung, et Jung y vaut moins comme référence datée que comme position logique — le pôle de l'indistinction. Lacan le redit ici en trois traits, sans y revenir longuement.
La valeur provisoire des références
Ce qui, en revanche, mérite qu'on s'y arrête, c'est le statut que Freud donne à ses propres concepts, et que Lacan souligne avec insistance. La notion de pulsion, dit-il, « n'est pas ce qui est réellement à la base de notre construction, c'est ce qui est tout en haut » : une notion éminemment abstraite, que Freud appellera plus tard sa mythologie. Freud y adjoint lui-même la comparaison qui la relativise — matière, force, attraction ne se sont élaborées qu'au cours de l'histoire de la physique, en commençant par des formes incertaines, voire confuses.
Le même geste vaut pour la référence biologique. Freud, rapporte Lacan, s'y appuie « jusqu'à nouvel ordre et sous bénéfice d'inventaire » : si l'examen des faits propres au champ analytique venait à la rendre inutile, il ne l'abandonnerait pas seulement, il la tiendrait pour nuisible. Et Lacan ajoute, de la doctrine de Weismann qu'il s'apprête à déployer, qu'elle « n'est pas encore définitivement prouvée ».
Cette réserve n'est pas une clause de style. Elle est la condition qui permet à toute la suite de ne pas verser dans le naturalisme, et il faut la garder en tête pendant les feuillets qui viennent : la biologie va porter tout le poids de l'argument sans jamais en être le fondement.
L'individu n'est que le support d'un type
Vient alors le détour. Lacan reprend les théories d'August Weismann — la substance germinale se transmet intacte d'une génération à l'autre, et le corps qui la porte n'en est que le véhicule, « une sorte de parasite, individuel, poussé latéralement du point de la reproduction de l'espèce ».
Il en tire une conséquence qu'il énonce sans ménagement. Du point de vue de l'espèce, les individus « sont, si on peut dire, déjà morts » : non seulement mortels, mais « quelque chose de déjà mort », quelque chose de sans avenir à proprement parler. L'individu n'est rien auprès de la substance qu'il abrite et qui, seule, se perpétue.
Le tour décisif suit immédiatement. Ce qui se propage, dit Lacan, est bien un individu — mais un individu « qui se reproduit non pas en tant qu'individu, mais en tant que type ». Il n'y a pas seulement des chevaux : il y a le cheval, dont l'individu n'est que l'incarnation, le support. Le concept d'espèce se fonde là-dessus.
La soustraction est donc complète. Elle ne laisse à l'individu ni la propriété de ce qu'il transmet, ni la valeur de ce qu'il est, ni même le titre de représentant authentique de la vie. Il ne reste rien de lui en propre.
Ce qui déclenche n'est pas un partenaire, c'est une image
Reste à savoir ce qui met tout cela en marche, et c'est ici que la séance bascule. Ce qui supporte l'instinct sexuel, ce qui en détermine la mise en fonction — ce que Tinbergen après Lorenz appelle le déclencheur —, ce n'est « pas du tout un individu réel, non pas la réalité de l'être vivant, du partenaire sexuel », mais « quelque chose qui a le plus grand rapport avec ce que je viens d'appeler le type — c'est-à-dire une image ».
Notez la précaution de la formule. Lacan ne dit pas que le déclencheur est le type : le type est une notion d'espèce, que nul animal ne perçoit. Il lui faut un terme qui soit au type ce que l'opérant est au conceptuel, et c'est l'image — le type en tant qu'il fonctionne. Les éthologistes en fournissent la preuve, et elle est négative : s'il faut que l'épinoche mâle ait pris ses couleurs pour que la parade commence, alors n'importe quel découpage « assez mal dégrossi », pourvu qu'il porte certaines marques — certains Merkzeichen —, produira exactement le même effet. Le sujet est « essentiellement leurrable », et le leurre n'est pas une défaillance du dispositif : c'en est le régime normal.
De là la conclusion que Lacan encaisse : ce qui commande le déclenchement de l'instinct sexuel est « essentiellement cristallisé sur un rapport d'images — j'en viens au terme que vous attendez tous — sur un rapport imaginaire ».
On mesure ici ce que le détour par le rapport de Rome nous permet de comprendre. Lacan y avait refusé à la biologie tout droit sur le champ analytique, jusqu'à relever l'ironie d'un institut de psychanalyse prenant pour devise la dissolution de la discipline dans la neurobiologie ; et la deuxième partie établissait qu'entre le signal animal et la parole, il y a une coupure que rien ne comble. Or c'est le même homme qui déploie ici treize feuillets d'éthologie. La contradiction n'est qu'apparente, et la conférence du 8 juillet 1953 en donnait déjà la règle : la biologie est reçue tant qu'elle éclaire l'imaginaire, écartée dès qu'on prétend lui faire expliquer le symbolique. La séance du 24 mars est l'application la plus ample de cette règle — elle convoque d'ailleurs la même épinoche qu'en juillet 1953 —, et elle n'en sort jamais.
Lacan prend d'ailleurs soin de barrer le contresens qui guette. L'imaginaire dont il parle n'est pas « une certaine espèce de transposition idéaliste et moralisante de la doctrine analytique », et il n'y a pas à attendre d'un « état idéal, imaginaire, de la génitalité » qu'il fasse « la sanction et le ressort dernier de l'établissement du réel ». Le trait vise la doctrine des stades culminant dans le génital comme achèvement de la maturation affective — l'une des trois tentations que le rapport de Rome dénonçait comme désertion de la parole. L'avertissement prolonge celui de la semaine précédente, où l'imaginaire avait été soigneusement distingué de l'irréel. Il y a même ceci de retors, dans la formulation de Lacan, que la génitalité ainsi promue est elle-même qualifiée d'idéale et d'imaginaire : celui qui tient l'imaginaire pour l'obstacle à franchir est justement celui qui s'y trouve pris sans le savoir.
Deux narcissismes ? L'objection d'Octave Mannoni
La séance aurait pu en rester là. Elle bascule parce qu'un auditeur prend la parole et saute par-dessus le commentaire.
Octave Mannoni pose une dissymétrie. L'investissement des objets par la libido, dit-il, est « au fond une métaphore réaliste », puisqu'elle n'investit que l'image des objets — ce qui n'est rien d'autre que la conséquence de tout ce qui précède. Mais l'investissement du moi, lui, « peut être un phénomène intra-psychique où c'est la réalité ontologique du moi qui est investie ». D'un côté une image ; de l'autre, un être. Il en tire deux narcissismes, selon que la libido investit intra-psychiquement le moi ontologique, ou qu'une libido objectale vient investir une image du moi — « peut-être l'idéal du moi ; en tout cas une image du moi ».
Lacan salue le saut — « dans un jump élégant » — sans ratifier la thèse. Car ce qu'il apporte ensuite répond très exactement au point faible de la construction : cette réalité ontologique du moi, atteignable sans le détour par l'image.
Ce qui ne se voit que là où il n'est pas
Lacan porte alors au tableau un complément au schéma optique qu'il avait déployé le 24 février, lorsqu'il avait exposé en détail l'expérience du bouquet renversé et ce que l'optique pouvait apporter à la psychanalyse. Le premier élément est donc acquis, et il se borne ici à en rappeler le principe : le miroir concave produit du vase — qu'il avait substitué au bouquet, « parce que c'est plus commode » — une image réelle, non pas virtuelle, qui vient entourer les fleurs et leur donner « ce style, cette unité, cette unification, reflet de l'unité du corps lui-même ».
Lacan prévient l'objection avant qu'on la lui fasse : « ne substantifions pas trop vite nous-mêmes ». L'appareil n'est pas un organe abritant un observateur, et la théorie du petit homme qui est dans l'homme n'est pas ce qu'il refait — elle est ce mirage auquel « le psychologue académique cède tout le temps », et s'il y cède, c'est qu'il y a des raisons pour qu'il y cède. Le modèle vaut comme modèle : les instances psychiques y sont à concevoir comme les images que produit le fonctionnement d'un appareil, non comme des choses.
Le complément du jour est un second miroir, plan, placé au milieu de la salle. Il permet à celui qui se tient contre le miroir concave de voir ce qu'il ne pourrait pas voir directement. Et ce qu'il y voit est double : « Premièrement, ma propre figure, là où elle n'est pas », et deuxièmement, en un point symétrique, l'image réelle devenue virtuelle.
C'est là que l'objection de Mannoni se défait. Si même la figure propre ne se voit qu'en un lieu où elle n'est pas, il n'y a pas d'accès direct à quelque réalité ontologique du moi. Lacan le formule en toutes lettres : les fonctions du moi, chez l'homme, doivent passer « par l'intermédiaire de cette aliénation fondamentale dans l'image réfléchie de soi-même ». Et il note ce qui distingue l'homme de l'animal : celui-ci est ajusté par ses propres formations à un Umwelt uniforme, avec un certain nombre de correspondants préétablis ; chez l'homme, la même mécanique s'ouvre sur autre chose, et cela « va beaucoup plus loin », jusqu'au rapport à l'autre.
La soustraction trouve ici sa contrepartie. L'individu que la biologie avait vidé de toute consistance propre reçoit une unité — mais elle lui vient de l'extérieur, par l'image, et au prix d'une aliénation. C'est cette identification narcissique, dit Lacan, qui permet à l'homme de situer ce qui en son être a le rapport imaginaire fondamental au monde : elle lui permet de « voir », à sa place, et de structurer son monde en fonction de cette place.
Le lecteur du rapport de Rome reconnaîtra ici le fondement d'une règle technique. Si le moi ne se voit que là où il n'est pas, alors on ne saurait comprendre le discours d'un sujet en tenant son moi pour identique à la présence qui nous parle. Ce que la troisième partie du Rapport posait comme précepte, l'appareil optique le donne à voir.
On notera enfin ce que ce petit appareil ne contient pas. Il n'y a dans cette optique ni parole, ni tiers : un objet, deux miroirs, un œil, un autre. C'est une machine du deux, et rien d'autre — ce qui, au regard de la conférence de juillet 1953, la situe tout entière du côté de l'imaginaire.
L'objet aimé à la place de l'idéal du moi
La fin de la séance ramène à l'amour. Granoff apporte les phrases de Freud où l'état amoureux, l'objet et l'hypnose se nouent — l'hypnose repose sur les tendances sexuelles entravées et « met l'objet à la place de l'idéal du moi » —, et Lacan y reconnaît son schéma.
Il énonce alors comme doctrine ce que la séance précédente avait soutenu polémiquement : « la stricte équivalence de l'objet et de l'idéal du moi dans le rapport amoureux est une des notions les plus fondamentales, et qu'on retrouve partout dans l'œuvre de Freud ». C'est exactement la thèse que Fenichel n'avait pas supportée chez les deux auteurs dont nous avons parlé la semaine dernière, et qu'il tenait pour une pathologie de l'amour plutôt que pour sa psychologie. Une semaine sépare l'argument de sa pièce justificative.
De là, l'incompatibilité que Lacan met au jour et qui donne à la séance sa pointe polémique : ou bien l'amour est ce que Freud décrit, imaginaire en son fondement, ou bien il est « le fondement et la base du monde » — mais on ne peut pas soutenir les deux, et c'est pourtant ce que font les conceptions mythiques de l'ascèse libidinale, qui promettent au dernier degré du génital une fusion, une communion, une corrélation entre la génitalité et la constitution du réel.
Leclaire apporte ici la remarque philologique la plus fine de la séance : la première fois que Freud emploie le terme que nous traduisons par idéal du moi, il écrit moi-idéal — deux fois seulement, avant de passer à l'Ich-Ideal. Ce qui signifierait, note-t-il, qu'il s'agit bien d'un objet réalisé.
Un retard dans le préformé
Reste une articulation que la séance ne fait pas, mais qu'elle rend peut-être pensable, et que nous donnons pour ce qu'elle est : une lecture.
Au cœur du détour biologique, Lacan pose que l'homme appartient à un monde où domine l'hérédité, où l'élément préformé, où l'élément du passé « détermine absolument tout ce qui se produit » — et il ajoute aussitôt une exception, « cet élément complètement énigmatique qu'on appelle la maturation », qu'il met de côté provisoirement. L'énigme est bien située : si tout est préformé, rien ne devrait prendre de temps. La maturation est ce que le préformé ne peut pas absorber.
Or, treize feuillets plus loin, l'autre reçoit sa valeur captivante « par l'anticipation que représente l'image unitaire telle qu'elle est perçue dans le miroir ». Anticiper suppose un écart que le monde préformé n'autorise pas. Si l'on tient les deux passages ensemble, l'arc gagne son joint : le passé livre l'individu tout entier comme type et le laisse sans consistance propre, sauf en ceci qu'il met du temps à se réaliser — et c'est dans cet intervalle que l'image devance la forme et fournit l'unité qui manque.
On mesurera ce que cela déplace par rapport au stade du miroir de 1949. L'anticipation y était un fait de prématuration, emprunté à l'embryologie : le petit d'homme naît inachevé, et l'image vient combler cette avance de la perception sur la motricité. Ici, le retard n'est plus une particularité de l'espèce, c'est une anomalie dans la doctrine de l'hérédité elle-même. Nous notons toutefois que le mot maturation n'a pas rigoureusement le même sens aux deux endroits, et que Lacan ne fait pas lui-même le rapprochement.
Ce qui s'annonce
La séance se referme sur une indication dont Lacan dit qu'il faut tenir tout ce qui précède pour des amorces. Ce qui vient d'être installé, précise-t-il, a un rapport « étroit et direct » avec le phénomène du transfert imaginaire, dont c'est là « sa nature essentielle ».
La formule est cohérente avec l'appareil. Si le schéma optique ne comporte ni parole ni tiers, alors ce qu'il permet de penser est un transfert de part en part imaginaire — celui que la séance du 17 mars désignait comme obstacle, par opposition au transfert efficace qui est acte de parole. Le narcissisme et le transfert imaginaire tiennent ensemble parce qu'ils sont une seule et même opération considérée deux fois : le sujet qui n'a d'unité que d'une image trouve devant l'analyste un autre où cette image se reflète.
C'est ce que nous suivrons à la séance suivante.
