Le premier billet de ce parcours s'arrêtait sur un livre de neurologie, Zur Auffassung der Aphasien (1891), où Freud refusait de loger une image de mot dans une cellule nerveuse. Le texte suivant, dans notre ordre de lecture, reprend ce refus sur un autre terrain, celui du corps paralysé. « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques » paraît en 1893 dans les Archives de neurologie, la revue de Charcot. Freud l'a écrit directement en français.

On en cite volontiers une phrase — l'hystérie se comporterait « comme si l'anatomie n'existait pas » —, beaucoup moins l'argument qui la porte ; l'édition anglaise de référence range d'ailleurs l'article parmi les publications « pré-psychanalytiques ». C'est pourtant dans ses dernières pages que s'accomplit un déplacement dont la suite dépend : Freud conserve le mot de lésion, qu'il tient de la neurologie, et il en change le lieu. Nous lirons surtout la quatrième et dernière section, où ce déplacement a lieu, en partant de son seuil, à la fin de la troisième.

Un article en deux temps

Charcot en avait suggéré le sujet en février 1886, au terme du séjour de Freud à la Salpêtrière : une étude comparative des paralysies organiques et hystériques, fondée sur les observations du service. L'article ne paraît que sept ans plus tard, et Freud s'en excuse dès la première page en invoquant « des causes accidentelles et personnelles ». La note introductive de James Strachey, dans la Standard Edition, reconstitue ce retard à partir des lettres à Fliess : un premier jet achevé en mai 1888, un travail dit presque terminé à la fin d'août, puis cinq années de silence, jusqu'à une parution annoncée pour juin 1893 et survenue en juillet, quelques semaines avant la mort de Charcot, le 16 août.

Strachey avance une explication, qu'il donne pour possible. Les trois premières sections, entièrement neurologiques, dateraient de 1888, sinon de 1886 ; la quatrième ne saurait être antérieure à 1893, puisqu'elle cite la « Communication préliminaire » de Breuer et Freud, parue en janvier de cette année-là. L'article se tiendrait ainsi sur la ligne de partage entre les écrits neurologiques de Freud et ses écrits psychologiques.

Les trois premières sections sont d'un neurologue, et d'un neurologue qui vient d'écrire sur l'aphasie. Freud y reprend, en renvoyant à son livre, le couple qu'il avait forgé en 1891. La paralysie périphéro-spinale, qui peut frapper un muscle isolément, est une paralysie de projection ; la paralysie cérébrale, qui atteint toujours une région entière — un membre, un segment de membre —, une paralysie de représentation. L'hystérie, constate-t-il, ne simule jamais la première. Ses paralysies se rangent parmi les secondes, mais en violent les lois : l'épaule ou la cuisse peuvent y être plus atteintes que la main ou le pied ; le bras peut être frappé sans la moindre trace à la jambe ou au visage ; la paralysie peut être à la fois absolue et strictement délimitée, ce qu'aucune lésion corticale ne réalise. Une aphasie hystérique peut même abolir une langue en laissant une autre intacte. La paralysie hystérique est donc une paralysie de représentation, conclut la première section, mais d'une représentation d'un genre particulier, dont le caractère reste à découvrir. Le reste de l'article cherche ce caractère.

Le seuil : « comme si l'anatomie n'existait pas »

La troisième section pose le problème dans les termes de la neurologie. Dans les paralysies cérébrales, chaque détail clinique trouve son explication dans un détail de la structure du cerveau, et réciproquement ; Freud parle d'un parallélisme parfait entre les deux séries. Si l'aphasie organique mêle toujours plusieurs troubles, c'est qu'une même artère irrigue les centres du langage — ou, selon la thèse du livre de 1891 qu'il rappelle au passage, qu'il n'y a pas là de centres séparés, mais un territoire continu d'association. Or il n'existe qu'une anatomie cérébrale, et elle s'exprime déjà dans les paralysies organiques : elle ne peut donc rendre compte de ce qui en distingue les paralysies hystériques. Reste la nature de la lésion.

Charcot parlait d'une « lésion corticale mais purement dynamique ou fonctionnelle ». Le versant négatif de la formule, note Freud, se comprend bien : l'autopsie ne montrera rien. Le versant positif est équivoque. Bien des lecteurs de Charcot entendent par lésion dynamique un œdème, une anémie, une hyperémie passagère ; ce sont là des lésions organiques, fugaces mais réelles, qui obéiraient à l'anatomie comme les autres et produiraient des paralysies organiques, seulement moins durables. D'où la thèse, qui prend le contre-pied de cette lecture : la lésion des paralysies hystériques « doit être tout à fait indépendante de l'anatomie du système nerveux, puisque l'hystérie se comporte dans ses paralysies et autres manifestations comme si l'anatomie n'existait pas, ou comme si elle n'en avait nulle connaissance ».

La preuve est clinique. L'hystérie ignore la distribution des nerfs, elle ne connaît pas le chiasma optique ; surtout, « elle prend les organes dans le sens vulgaire, populaire du nom qu'ils portent : la jambe est la jambe jusqu'à l'insertion de la hanche, le bras est l'extrémité supérieure comme elle se dessine sous les vêtements ». L'organe est ainsi défini deux fois, par le nom qu'il porte et par la silhouette qu'il découpe. L'exemple suivant revient au langage : « L'hystérique qui ne sait pas parler n'a pas de motif pour oublier l'intelligence du langage, puisque aphasie motrice et surdité verbale n'ont aucune parenté dans la notion populaire ». Ce que l'anatomie associe, la notion populaire le sépare, et c'est elle que l'hystérie suit.

La section se clôt sur un hommage : « Je ne peux que m'associer pleinement sur ce point aux vues que M. Janet a avancées dans les derniers numéros des Archives de Neurologie ». Le constat, de fait, n'était pas neuf. Ce que Freud y ajoute tient dans la section suivante.

Le mot de Charcot, pris à la lettre

La quatrième section s'ouvre sur une précaution : Freud ne prétend pas montrer ce qu'est en fait la lésion hystérique, seulement indiquer une ligne de pensée qui mènerait à une conception compatible avec ce que la clinique a établi. Puis il prend au pied de la lettre l'expression de son maître : « lésion fonctionnelle ou dynamique » voudra dire, dans son sens propre, « altération de fonction ou de dynamisme ». L'objection est prévisible, et il la formule lui-même : une altération fonctionnelle ne serait jamais que l'autre face d'une altération organique, comme l'excitabilité diminuée d'un tissu anémié. Sa réponse tient en deux phrases : « J'essaierai de montrer qu'il peut y avoir altération fonctionnelle sans lésion organique concomitante, sans lésion grossière palpable du moins, même au moyen de l'analyse la plus délicate » ; et : « je ne demande pour cela que la permission de passer sur le terrain de la psychologie, qu'on ne saurait éviter quand on traite de l'hystérie ».

Le changement de terrain s'opère sous un mot emprunté. Chez Charcot, dynamique disait surtout que l'autopsie ne trouverait rien ; chez Freud, le même mot devient le nom d'un fonctionnement. Le pas suivant désigne ce qui fonctionne : « Je dis avec M. Janet, que c'est la conception banale, populaire des organes et du corps en général, qui est en jeu dans les paralysies hystériques comme dans les anesthésies, etc. Cette conception n'est pas fondée sur une connaissance approfondie de l'anatomie nerveuse mais sur nos perceptions tactiles et surtout visuelles. » D'où : « La lésion de la paralysie hystérique sera donc une altération de la conception, de l'idée de bras, par exemple. »

La représentation d'un genre particulier que cherchait la première section reçoit ici son contenu. Tout se passe comme si le mot avait changé de plan en chemin. Il désignait, au début de l'article, la façon dont l'écorce reprend la périphérie après remaniement ; ce qu'il recouvre désormais, Freud l'appelle conception ou idée, et cette idée se forme à partir de ce que l'on touche et de ce que l'on voit du corps, non de ce qu'en sait l'anatomiste.

L'accessibilité associative

Reste à dire quelle altération de cette idée produit une paralysie. Freud répond : « Considérée psychologiquement la paralysie du bras consiste dans le fait que la conception du bras ne peut pas entrer en association avec les autres idées qui constituent le moi dont le corps de l'individu forme une partie importante. La lésion serait donc l'abolition de l'accessibilité associative de la conception du bras. Le bras se comporte comme s'il n'existait pas pour le jeu des associations. »

Le « comme si » de la troisième section a migré. Il y qualifiait l'hystérie à l'égard de l'anatomie ; il qualifie maintenant le bras à l'égard des autres idées. Le moi dont il s'agit est un ensemble d'idées associées, dont le corps forme une partie importante, et la paralysie y isole une représentation du corps, retranchée de celles qui l'entourent.

La lésion porte donc sur la liaison de l'idée, non sur l'idée elle-même. Freud y insiste : si les conditions matérielles de la conception du bras étaient profondément altérées, la conception serait perdue, mais « j'ai à montrer qu'elle peut être inaccessible sans qu'elle soit détruite et sans que son substratum matériel (le tissu nerveux de la région correspondante de l'écorce) soit endommagé ». Le substrat n'est pas nié : il est intact, et il n'explique rien de la forme du symptôme. C'est en ce sens précis que l'article rompt avec l'anatomie, sans rompre avec la neurologie.

La main du roi

Pour montrer qu'une idée peut devenir inaccessible sans être détruite, Freud se tourne vers des exemples « tirés de la vie sociale ». « On raconte l'histoire comique d'un sujet loyal qui ne voulut plus laver sa main, parce que son souverain l'avait touchée. » Viennent ensuite le verre que l'on casse après avoir bu à la santé des jeunes mariés, et les anciennes tribus qui brûlaient avec le cadavre du chef son cheval, ses armes et jusqu'à ses femmes, obéissant « à cette idée que nul ne devait plus les toucher après lui ». Freud en tire la règle : « La valeur affective que nous attribuons à la première association d'un objet répugne à le faire entrer en association nouvelle avec un autre objet et par suite rend l'idée de cet objet inaccessible à l'association. » Strachey voyait dans ce paragraphe la première incursion de Freud, dans un texte publié, sur le terrain de l'anthropologie sociale.

On peut entendre que la paralysie procède moins d'un manque que d'un excès de liaison : l'idée du bras n'a pas disparu, elle est retenue, réservée à une première association dont elle ne se laisse pas distraire. Ce n'est pas une simple comparaison, précise Freud : dans la psychologie des conceptions, le phénomène est presque le même, et le bras reste paralysé à proportion de la persistance de cette valeur affective, ou de sa diminution par des moyens psychiques appropriés. Dans tous les cas de paralysie hystérique, écrit-il, « l'organe paralysé ou la fonction abolie est engagé dans une association subconsciente qui est munie d'une grande valeur affective et l'on peut montrer que le bras devient libre aussitôt que cette valeur affective est effacée ». L'image qui vient ensuite est celle d'un chimiste : toute l'affinité associative de la conception se trouve comme saturée par son association avec le souvenir du trauma.

Deux termes méritent d'être relevés. L'association est dite subconsciente : Freud écrit en français, pour un lectorat parisien, dans le vocabulaire de Janet. Quant à la valeur affective, qu'il glose lui-même d'un mot allemand, Affektbetrag, elle renvoie à la théorie qu'il vient de publier avec Breuer. Freud en fait remonter l'impulsion à Charcot, le premier, écrit-il, à avoir enseigné que l'explication de la névrose hystérique devait être cherchée dans la psychologie, et il la résume en quelques lignes. Toute impression psychique porte une certaine valeur affective, dont le moi se défait par une réaction motrice ou par un travail psychique d'association ; si cette décharge n'a pas lieu, le souvenir de l'impression prend l'importance d'un trauma et devient la cause de symptômes durables. Breuer et lui ont nommé cette théorie das Abreagieren der Reizzuwächse, l'abréaction des surcroîts d'excitation. La « Communication préliminaire », que nous lirons prochainement, en donne le détail.

La lésion cède à l'altération

Le résumé final rassemble l'argument : « En résumé, je pense qu'il est bien en accord avec notre vue générale sur l'hystérie, telle que nous l'avons pu former d'après l'enseignement de M. Charcot, que la lésion dans les paralysies hystériques ne consiste pas en autre chose que dans l'inaccessibilité de la conception de l'organe ou de la fonction pour les associations du moi conscient, que cette altération purement fonctionnelle (avec intégrité de la conception même) est causée par la fixation de cette conception dans une association subconsciente avec le souvenir du trauma ». La conception, ajoute-t-il, ne redevient libre qu'une fois la valeur affective du trauma éliminée, par la réaction motrice adéquate ou par le travail psychique conscient.

Deux traits de ce résumé retiennent l'attention. Le premier est de ton : le déplacement que l'on vient de suivre se présente comme un accord avec l'enseignement de Charcot, non comme une rupture. Le second est de lexique. Dans la dernière phrase de l'article, Freud concède que le mécanisme proposé pourrait ne pas jouer, et qu'une idée autosuggestive directe serait peut-être toujours requise, comme dans les cas traumatiques décrits par Charcot ; on aurait du moins montré de quelle nature devrait être la lésion — ou plutôt, se reprend-il, l'altération — pour rendre compte de ce qui la distingue de la paralysie organique. Le mot que Freud avait conservé pour en déplacer le lieu est remplacé à la dernière ligne.

Ce que nous en retenons

D'abord un déplacement. La lésion hystérique quitte le tissu pour une relation entre des idées, et l'organe qu'elle frappe est celui que désignent le nom et la silhouette, non celui du traité d'anatomie. Freud ne dispose encore que d'une psychologie associationniste, augmentée d'un facteur quantitatif, la valeur affective ; mais le symptôme y est décrit comme un fait de liaison, et sa levée comme la libération d'une idée.

Ensuite une conception du moi. En 1893, le moi est un réseau d'idées dont le corps fait partie, et la motricité elle-même dépend de l'accessibilité d'une représentation. L'écart est net avec l'orientation qui fera plus tard du moi le siège de fonctions autonomes. Heinz Hartmann, dans Ich-Psychologie und Anpassungsproblem (1939), rangeait la perception, la pensée, le langage, la mémoire et le développement moteur — saisir, ramper, marcher — dans une sphère du moi libre de conflits, faite d'appareils d'autonomie primaire. Il admettait que ces fonctions puissent être entraînées dans le conflit ; elles n'en demeuraient pas moins le socle à partir duquel la cure devait élargir le domaine du moi. Le bras de 1893 présente le cas inverse : une fonction motrice dont l'exercice dépend d'une idée, et de la place de cette idée dans un réseau d'associations.

Enfin, ce que cette lecture permet de mesurer chez Lacan. En 1953, dans le rapport de Rome, il définit les moyens de l'analyse par la parole, et précisément par le sens qu'elle donne aux fonctions de l'individu ; il y tient que le symptôme se laisse résoudre par une analyse de langage, « parce qu'il est lui-même structuré comme un langage ». Le rapprochement est de lecture, non de filiation, et il a sa limite : le nom populaire du bras n'est pas une théorie du langage, et la levée du symptôme, dans l'article de 1893, passe par l'élimination d'une valeur affective plutôt que par la parole comme telle. Mais le corps dont traite l'article est un corps nommé, et la fonction qu'il perd dépend d'une idée, non d'un appareil.

La prochaine lecture, la « Communication préliminaire », dira par quelle voie cette valeur affective s'élimine, et quelle place y tient la mise en mots.

Note sur les éditions

Le texte original, écrit en français, a paru dans les Archives de neurologie (t. XXVI, 1893, p. 29-43) ; une version numérisée en est accessible sur Gallica. En français, on le lit dans Résultats, idées, problèmes I (PUF, 1984, p. 45-59) et dans le premier volume des Œuvres complètes (PUF, 2015, p. 347-365). En anglais, il figure au premier volume de la Standard Edition (p. 157-172), précédé de la note de James Strachey d'où proviennent les éléments de datation cités plus haut. Freud en a lui-même donné un résumé, sous le numéro XXVIII, dans l'inventaire de ses travaux scientifiques qu'il établit en 1897.