La séance du 31 mars 1954 : la fin du commentaire de Serge Leclaire, l'énigme de l'Ideal-Ich et de l'Ich-Ideal, et le miroir dont la voix de l'autre commande l'inclinaison.
La séance du 31 mars 1954 poursuit le séminaire de textes consacré à « Pour introduire le narcissisme ». Serge Leclaire, qui en avait ouvert la lecture le 17 mars, achève son commentaire des deuxième et troisième parties de l'article de Freud. Lacan reprend ensuite la parole pour faire jouer, dit-il, « le petit appareil que je vous montre dans l'imaginaire depuis plusieurs séances » : le schéma optique présenté le 24 février et complété le 24 mars.
Un fil relie ces deux moments. Au milieu du commentaire, Lacan arrête son auditoire sur un point du texte freudien : la coexistence, dans un même paragraphe, de deux termes, Ideal-Ich et Ich-Ideal, moi idéal et idéal du moi. C'est, dit-il, « une des énigmes de ce texte, étant donné la rigueur de l'écriture de Freud », et le signe qu'à ce moment Freud « désigne deux fonctions différentes ». Il ajoute : « c'est justement là la question qui nous est aujourd'hui posée ». Toute la séance y répond. Nous suivrons ce fil depuis la lecture de Leclaire jusqu'à l'appareil du miroir, où la distinction reçoit une place, puis jusqu'à l'amour et au transfert, où elle est mise à l'épreuve.
Ce que la lecture de Leclaire prépare
La deuxième partie de l'article cherche d'autres accès au narcissisme que la paraphrénie. Leclaire en suit les étapes. Le malade atteint d'une affection organique retire son investissement libidinal sur son moi, puis le libère de nouveau après la guérison ; le sommeil opère un retrait analogue ; l'hypocondrie ne se distingue de la maladie organique que par la lésion, et l'érogénéité permet à n'importe quel organe de se comporter comme le génital. Lacan rappelle au passage la référence de Freud à Wilhelm Busch : le poète au mal de dents oublie les cours de la Bourse, les impôts, la table de multiplication, « toutes les formes de l'être habituelles ». Le retrait ne porte pas seulement sur un organe, mais sur tout un monde.
Vient ensuite la distinction des deux types de choix d'objet. Leclaire cite la phrase de Freud selon laquelle « l'homme a deux objets sexuels primitifs : lui-même et la femme qui s'occupe de lui ». Lacan précise aussitôt : « “Lui-même”, c'est-à-dire son image, c'est tout à fait clair. » La discussion prolonge le geste. L'énumération freudienne des formes de la Verliebtheit — on aime ce qu'on est, ce qu'on a été, ce qu'on voudrait être, la personne qui a été une partie de soi — se donne pour complète et exclut toute référence à une « relation mûre », « ce mythe de la psychanalyse ». Quant à l'Anlehnungstypus, il « n'est pas moins imaginaire, car fondé aussi sur un renversement d'identification » : on y aime « la femme qui nourrit et l'homme qui protège ». Les deux types de choix passent donc par l'image.
Leclaire relève enfin les preuves indirectes que Freud donne du narcissisme primaire de l'enfant, à commencer par la façon dont les parents voient leur enfant, « His Majesty the Baby ». L'enfant, remarque-t-il, « est un peu autre chose, c'est ce qu'en font les parents dans la mesure où ils y projettent cette sorte d'idéal ». Le mot est prononcé ; le texte va le dédoubler.
Deux termes dans un même paragraphe
Le paragraphe qui arrête Lacan part du refoulement, que Freud fait émaner du moi, « dans ses exigences éthiques et culturelles ». Les mêmes impressions qu'une personne admet sont repoussées par une autre avant même de devenir conscientes. La différence tient à ce que l'une « a érigé un idéal auquel il mesure son moi actuel », tandis que l'autre en est dépourvue ; la formation de l'idéal serait, du côté du moi, la condition du refoulement. Freud écrit alors que l'amour de soi dont profitait dans l'enfance le moi réel — Lacan corrige au passage la traduction : ce moi n'est pas « véritable », il est « réel » — se porte désormais sur ce moi idéal, paré de toutes les perfections du moi infantile. L'homme s'est montré incapable, comme toujours dans le domaine de la libido, de renoncer à une satisfaction une fois obtenue : il ne veut pas se passer de la perfection narcissique de son enfance, et il cherche à la regagner dans la nouvelle forme de son idéal du moi.
C'est là que Lacan intervient. Freud a d'abord écrit Ideal-Ich ; quelques lignes plus bas, il emploie Ich-Ideal, « qui est exactement la forme opposée ». Leclaire fait remarquer que la substitution s'accompagne d'une précision : l'idéal du moi est donné comme une « nouvelle forme ». « Bien sûr ! », répond Lacan. Le moi idéal est le lieu où se reporte l'amour de soi ; l'idéal du moi est une forme nouvelle, que l'homme projette devant lui et à laquelle il mesure son moi actuel. Freud ne thématise pas l'écart, mais il ne l'efface pas non plus.
Le paragraphe suivant, dit Lacan, est l'un des rares où Freud « met les points sur les “i” » : il y distingue la sublimation de l'idéalisation. L'idéalisation porte sur l'objet, qu'elle agrandit et élève sans en modifier la nature, et elle vaut pour la libido du moi comme pour la libido d'objet — « une fois de plus il les place exactement sur le même plan », souligne Lacan. La sublimation porte sur la pulsion, qui se tourne vers un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle. L'idéal exige la sublimation mais ne peut l'imposer ; il accroît les exigences du moi et favorise au maximum le refoulement, si bien que l'idéalisation du moi peut coexister avec une sublimation manquée. Lacan répartit alors les deux termes que Leclaire vient de nommer : « L'un étant le plan de l'imaginaire, et l'autre étant le plan du symbolique, pour autant qu'il est tout à fait indiqué que c'est dans l'ensemble des exigences de la loi que se situe cette exigence de l'Ich-Ideal. » L'idéalisation, où moi et objet s'échangent, relève de l'image ; l'exigence de l'idéal relève de la loi, au sens où la conférence de juillet 1953 avait distingué ces registres. Quand la sublimation satisfait cette exigence sans refoulement, Lacan le dit d'un mot : « La sublimation réussie. »
Freud ajoute qu'on ne s'étonnerait pas de trouver une instance psychique particulière, chargée d'assurer la satisfaction narcissique qui découle de l'idéal en observant sans cesse le moi actuel et en le mesurant à lui. Leclaire y voit « cette première façon d'introduire le surmoi ». Le mot n'est pas dans le texte de 1914, et Lacan ne le reprend pas. Il corrige d'abord le sens d'une phrase — si une telle instance existe, écrit Freud, elle ne saurait être quelque chose que nous n'aurions pas encore découvert — puis il souligne que Freud l'identifie à la censure. Il la suit dans le délire d'influence, dans le phénomène fonctionnel que Silberer a décrit dans le rêve, dans la vigilance du gardien du sommeil, et conclut : « C'est une instance qui parle, une instance symbolique. » Avant même l'appareil du miroir, le côté de l'idéal est donc celui de la parole et de la loi.
Développement ou structuration
Les remarques complémentaires qui closent l'article fournissent à Leclaire la phrase qu'il juge la plus importante : « le développement du moi consiste en un éloignement du narcissisme primaire et engendre un vigoureux effort pour le regagner ». Cet éloignement passe par un déplacement de la libido sur un idéal du moi « imposé par l'extérieur », et la satisfaction résulte de l'accomplissement de cet idéal. Leclaire y lit un mouvement qui passe par un « moyen terme », l'idéal, et qui serait « l'image même du développement ». Octave Mannoni corrige d'un mot : « La structuration. » Lacan approuve aussitôt.
La correction n'est pas de pure forme. Leclaire se demande ce que vise le déplacement : tantôt une image du moi, une forme dite idéale parce qu'elle diffère de celle d'aujourd'hui et de celle d'autrefois, tantôt quelque chose qui est au-delà de toute forme du moi et se rapproche de l'ordre de l'idée. Il reconnaît que le texte ne tranche pas. Jean Hyppolite fait vérifier le mot allemand — l'éloignement est bien l'Entfernung — puis objecte, sur l'accomplissement de l'idéal : « L'inaccomplissable, parce que c'est en fin de compte l'origine de la transcendance, destructrice et attirante. » Mannoni propose alors de distinguer un développement de la personne et une structuration du moi : « c'est bien un moi qui structure, et c'est quand même dans un être qui se développe ». Lacan ratifie : « nous sommes dans la structuration. Exactement là où se développe toute l'expérience analytique, au joint de l'imaginaire et du symbolique. » Reste à savoir quelle est la fonction de l'image, et quelle est celle de ce que Leclaire a appelé l'idée. Or l'idée, rappelle Lacan, « ne vit jamais toute seule » : elle vit avec toutes les autres. On peut entendre que l'idéal n'est pas une image plus haute que les autres, mais un terme pris dans un ordre de relations.
De l'épinoche à l'homme
Pour fixer les idées, Lacan part de l'instinct chez l'animal, un animal « lui aussi idéal, c'est-à-dire réussi ». L'animal donne la vision d'un monde accompli, d'un parfait emboîtement, « voire identité de l'Innenwelt et de l'Umwelt ». Chez l'épinoche, le mâle et la femelle sont pris dans une danse réciproque que déclenche une Gestalt ; le sujet est alors « entièrement identique » à l'image qui commande son comportement, et le caractère clos de ce monde à deux confond la libido d'objet et la libido narcissique. D'où la thèse : « dans le monde animal, l'imaginaire domine tout ». Le leurre de l'expérimentateur, « une fausse image » qui ne porte que les caractéristiques majeures du partenaire, suffit à déclencher la même conduite, et montre à la fois la possibilité de déplacement et le caractère imaginaire de l'ensemble.
« Est-ce que chez l'homme, oui ou non, c'est pareil ? » Cette image pourrait être l'Ideal-Ich dont on vient de parler. « Néanmoins, on ne songe pas à appeler cela l'[Ich-Ideal]. Il faut bien qu'il soit situé autre part. » Chez l'homme, en effet, la fonction sexuelle se caractérise par « un désordre éminent » : rien ne s'adapte, et l'expérience des névroses et des perversions montre une fragmentation, un morcellement de l'image, une non-coïncidence entre l'image et son objet. La question devient celle du mécanisme « par où cette imagination en désordre peut finalement quand même arriver à remplir sa fonction ».
Lacan la rapporte aussitôt à celle que les analystes, dit-il, se posent « éperdument » : qu'est-ce que la fin du traitement ? Il cite en passant le dernier article qu'il a lu de « notre cher Michael Balint », dont il annonce la visite à la Société. La fin du traitement est-elle l'issue d'un processus naturel, ou le fait d'« une série d'approximations culturelles » soumises à toutes sortes de contingences ? Lacan refuse de promettre l'amour génital, cet « Eldorado » que l'on promet « bien imprudemment » aux patients, et ramène la question à ceci : quelle est la fonction de « l'autre humain, dans cette adéquation de l'imaginaire et du réel » ? C'est à cette question que l'appareil doit répondre.
Ce qui incline le miroir
Le dispositif a été posé le 24 février : un miroir sphérique forme l'image réelle d'un vase caché et renversé, qui vient entourer des fleurs réelles, et cette image n'est vue nettement que depuis un certain cône. Le 24 mars, Lacan avait ajouté un miroir plan : l'œil placé tout près de l'appareil, qui ne voit pas directement l'image réelle, la voit dans ce miroir comme une image virtuelle, en même temps que sa propre figure, là où elle n'est pas. Le 31 mars, il simplifie : le spectateur idéal, placé loin dans le cône, est remplacé par un sujet virtuel dans le miroir. Ce reflet de l'œil, c'est « l'autre que nous sommes, là où nous avons d'abord vu notre ego », lié à « l'impuissance primitive de l'être humain » et au fait qu'il voit hors de lui sa forme totale, « le mirage de lui-même hors de lui ».
Le pas nouveau porte sur l'inclinaison du miroir plan. Selon elle, le sujet voit une image « nette ou fragmentée, inconsistante, décomplétée » : trop sur les bords, on voit mal, et il suffit que le miroir soit incliné d'une certaine façon pour que le spectateur virtuel se retrouve dans le champ où l'on voit très mal. Cette inclinaison figure, dit Lacan, quelque chose qui n'existe pas « au niveau et au moment du stade du miroir », mais qui s'incarne ensuite dans notre relation avec autrui, « à savoir la relation symbolique, dans la voix de l'autre ». C'est cette voix qui « commande l'inclinaison du miroir ». La régulation de l'imaginaire dépend ainsi de quelque chose qui est situé de façon transcendante, « comme dirait M. Hyppolite » ; et ce transcendant n'est ici rien d'autre que la liaison symbolique entre les êtres humains, la façon dont nous nous définissons mutuellement par la loi et l'échange des symboles — « vous, Mannoni, et moi, Jacques Lacan » —, selon que nous sommes ensemble chez le commissaire de police, dans cette salle ou en voyage.
L'énigme du début reçoit alors sa réponse : « La distinction est faite dans cette représentation entre ce que nous pouvons appeler Ideal-Ich et Ich-Ideal, entre moi idéal et idéal du moi. » Le moi idéal est l'image, ce que le sujet voit de lui-même, plus ou moins complet ; l'idéal du moi est ce qui commande l'inclinaison, et donc la place d'où il le voit. « C'est la relation symbolique qui définit la position du sujet comme voyant. » De la relation à autrui que commande l'idéal du moi dépend le caractère plus ou moins satisfaisant de la structuration imaginaire. L'imaginaire ne se règle pas lui-même.
Lacan ajoute un dernier perfectionnement : ce miroir est aussi une vitre, où l'on se voit en même temps que les objets au-delà. L'imaginaire et le réel y jouent sur le même plan, et c'est la coïncidence de l'image que nous portons avec l'objet réel qui fait qu'un objet devient désirable. D'où les questions qu'il formule à la première personne : « Quel est mon désir ? Quelle est ma position dans la structuration imaginaire ? » Cette position, répond-il, n'est concevable que si un guide se trouve au-delà, sur le plan symbolique, au niveau d'un échange légal qui ne peut avoir d'autre incarnation que l'échange verbal entre les êtres humains.
L'amour, où la régulation cède
Cette distinction permet, dit Lacan, de concevoir « exactement ce qui se passe dans l'analyse sur le plan imaginaire et qui s'appelle transfert ». Cela suppose de comprendre ce qu'est la Verliebtheit. L'amour est un phénomène de l'imaginaire qui provoque « une véritable subduction du symbolique », une sorte d'annulation de la fonction de l'idéal du moi : Freud l'écrit, l'amour rouvre la porte à la perfection. Dans l'amour, l'Ich-Ideal, « l'autre en tant que parlant », vient se situer dans le monde des objets, au niveau de l'Ideal-Ich, là où se produit la captation narcissique. Il n'y a plus de régulation possible de l'appareil : quand on est amoureux, « on est fou ».
Lacan l'illustre par le coup de foudre de Werther, qui voit pour la première fois Lotte en train de « pouponner un enfant » — image parfaitement satisfaisante sur le plan de l'Anlehnungstypus. La coïncidence de l'objet avec l'image intérieure du héros déclenche un attachement que Lacan dit mortel, et dont il remet l'examen à plus tard. Ce qu'on aime alors, c'est « son propre moi », réalisé au niveau imaginaire.
Reste une difficulté, que Lacan laisse ouverte. Les exigences de l'amour sont si spécifiques qu'on ne rencontre pas tous les jours l'image qui convient ; le transfert, au contraire, se produit avec un « caractère absolument universel, véritablement automatique », chez des névrosés pourtant « si entravés sur le plan de l'amour », et parfois avant même que l'analyse ait commencé. La séance s'arrête sur l'annonce de la suivante : comment, de par les prémisses mêmes de la situation analytique, la fonction imaginaire de l'Ideal-Ich se met à jouer, et comment « d'ores et déjà quelque chose se situe là et situe l'analyste ».
La séance s'était ouverte sur une énigme de lecture ; elle se ferme sur une question clinique. Entre les deux, la distinction que Freud avait laissée dans un paragraphe a trouvé sa répartition : d'un côté l'image où le moi se capte, de l'autre ce qui, par la voix, en règle l'inclinaison. Reste à dire où l'analyste se tient dans ce dispositif ; ce sera l'objet de la séance suivante.
